Enfin vint le jour où il lui fut permis de paraître au château d'Ionis, dont Caroline n'était pas sortie depuis trois mois qu'elle était veuve. Il reçut d'elle une lettre dont il me lut le post-scriptum. J'étais invité à l'accompagner, dans les termes les plus formels et les plus affectueux.
VI
CONCLUSION
Nous arrivâmes par une journée de décembre. La terre était couverte de neige et le soleil se couchait dans des nuées violettes d'un ton superbe, mais d'un aspect mélancolique. Je ne voulus pas gêner les premières effusions de cœur des deux amants, et j'engageai Bernard à prendre de l'avance sur moi aux approches du château. J'avais, d'ailleurs, besoin de me trouver seul avec mes pensées dans les premiers moments. Ce n'était pas sans une vive émotion que je revoyais ces lieux où, pendant trois jours, j'avais vécu des siècles.
Je jetai la bride de mon cheval à Baptiste, qui prit le chemin des écuries, et j'entrai seul par une des petites portes du parc.
Ce beau lieu, dépouillé de fleurs et de verdure, avait un plus grand caractère. Les sombres sapins secouaient leurs frimas sur ma tête, et le branchage des vieux tilleuls chargés de givre dessinait de légères arcades de cristal sur le berceau des allées. On eût dit les nefs d'une cathédrale gigantesque, offrant tous les caprices d'une architecture inconnue et fantastique.
Je retrouvai le printemps dans la rotonde de la bibliothèque. On l'avait isolée des galeries contiguës, en remplissant les arcades de panneaux vitrés, afin d'en faire une espèce de serre tempérée. L'eau de la fontaine murmurait donc toujours parmi des fleurs exotiques encore plus belles que celles que j'avais vues, et cette eau courante, tandis qu'au dehors toutes les eaux dormaient enchaînées sous la glace, était agréable à voir et à entendre.
J'eus quelque peine à me décider à regarder la néréide. Je la trouvai moins belle que le souvenir resté en moi de celle dont elle me rappelait la forme et les traits. Puis, peu à peu, je me mis à l'admirer et à la chérir comme on chérit un portrait qui vous retrace au moins l'ensemble et quelques traits d'une personne aimée. Ma sensibilité était depuis si longtemps contenue et surexcitée, que je fondis en larmes et restai assis et comme brisé, à la place où j'avais vu celle que je n'espérais plus revoir.
Un bruit de robe de soie me fit relever la tête, et je vis devant moi une femme assez grande, très-mince, mais du port le plus gracieux, qui me regardait avec sollicitude. Je songeai un instant à l'assimiler à ma vision; mais la nuit qui se faisait rapidement ne me permettait pas de bien distinguer sa figure, et, d'ailleurs, une femme en paniers et en falbalas ressemble si peu à une nymphe de la renaissance, que je me défendis de toute illusion et me levai pour la saluer comme une simple mortelle.
Elle me salua aussi, hésita un instant à m'adresser la parole, puis enfin elle s'y décida et je tressaillis au son de sa voix qui faisait vibrer tout mon être. C'était la voix d'argent, la voix sans analogue sur la terre, de ma divinité. Aussi fus-je muet et incapable de lui répondre. Comme devant mon immortelle, j'étais enivré et hors d'état de comprendre ce qu'elle me disait.