PLACE DE LA CONCORDE.
Dessin original de G. de Saint-Aubin. (Collect. G. Cain.)
J'ai vu la place de la Concorde sans ses fontaines & ses statues, sauf les quatre chevaux de Marly: ceux de Coysevox à la grille des Tuileries, ceux de Coustou à l'entrée des Champs-Élysées. On travaillait dans mon enfance, à restaurer les socles des futures villes de France. Ils étaient, depuis Louis XV, coiffés de calottes de plâtre, pareils à des couvercles de marmites, & dédaignés au point que celui qui porte la ville de Strasbourg était flanqué d'un ignoble tuyau de poêle... Du moins, était-il le seul qui choquât la vue. Comptez ceux qui couronnent aujourd'hui les monuments de Gabriel! On s'obstinait encore à conserver autour de la place les fossés qui avaient fait tant de victimes en s'opposant, les jours de fête, à l'écoulement de la foule. Un soir qu'on tirait un feu d'artifice pour la fête du Roi sur le pont de la Concorde, je n'eus que le temps de me réfugier sur une de leurs balustrades, d'où je faillis être jeté dans le fossé par ceux qui suivaient mon exemple.
L'obélisque, lui, venait d'être érigé au centre de la place, où il n'avait pas d'autre raison d'être que de tirer d'embarras la Monarchie de Juillet. Elle ne savait qu'y mettre pour ménager toutes les opinions. Cette vieille pierre, indifférente à tous les partis, symbolisait bien leur Concorde.
Pour qui a vu les Champs-Élysées sous Louis-Philippe, ils sont méconnaissables! Ils n'étaient pas, en ce temps-là, comme le boulevard des Italiens, le rendez-vous de ce qu'on appelait, avec la sotte mode de l'anglomanie, la «Fashion». On n'y prenait pas des glaces comme au perron de Tortoni. Les mondains & mondaines n'y passaient qu'à cheval ou en voiture, abandonnant dédaigneusement les contre-allées à des promeneurs plus modestes, aux petites gens qui s'y bousculaient dans la poussière, aux flâneurs, aux désœuvrés, aux étrangers, aux convalescents, aux écoliers en promenade, aux nourrices, aux bonnes d'enfants & aux tourlourous; aux joueurs de barres, de boules & de ballon du carré Marigny, & à l'innombrable marmaille qui se ruait sur la voiture aux chèvres & poussait des cris de joie devant les guignols!
On n'y voyait pour tous cafés, que trois pavillons indignes de ce nom, des petites buvettes ambulantes sur tréteaux, avec carafes de limonade et d'orgeat, & les marchands de coco secouant leur clochette; pour tous restaurants, deux infimes traiteurs, les marchands de gâteaux de Nanterre, de pain d'épices, de gaufres, et les «oublieux» faisant grincer leur crécelle; pour concerts, les râcleurs de violon, de guitare & de harpe, les chansonniers populaires & l'homme-orchestre; pour spectacles et réjouissance avant l'ouverture du jardin Mabille, le cirque d'été de Franconi, le Panorama du colonel Langlois, les balançoires, les chevaux de bois, le tir à l'arbalète, la toupie hollandaise & le jeu de Siam; pour luminaire, quelques becs de gaz, les chandelles des petits débitants & les lanternes rouges des marchandes d'oranges. Et pas une pelouse, pas un massif d'arbustes, pas une corbeille de fleurs!—Rien, absolument rien de ce qui fait aujourd'hui le charme de cette exquise promenade!
Au Rond-Point finissait Paris!
Au delà, ce n'était qu'une sorte de faubourg, avec, de loin en loin, quelque bel hôtel du dernier siècle: un grand jardin, des terrains à vendre, non bâtis, des maisons de rapport assez minables, de grands dépôts de meubles, des remises, des manèges & des carrossiers, surtout des carrossiers! Aux abords de la rue de Chaillot, l'avenue était bordée à gauche par un grand talus gazonné. J'y ai vu, dans la belle saison, des dîneurs découper leur melon & leur gigot, avec la joie naïve de citadins respirant le bon air des champs.
Aux abords de l'Arc de Triomphe, l'avenue était de plus en plus déserte & mal habitée, & quand on avait franchi la barrière de l'Étoile, ce n'était plus le faubourg, mais la banlieue. Là où l'on a tracé les belles avenues du Bois & Victor-Hugo, on ne voyait que terrains vagues, cultures maraîchères, carrières & masures inquiétantes. Quant au bois de Boulogne, il était si laid le jour & si dangereux la nuit, qu'il vaut mieux n'en rien dire.
A droite de l'avenue, le Roule était plus civilisé, mais au delà, vers Mousseaux, il n'en était pas de même. Un soir, j'eus la curiosité de voir la maison que Balzac venait de faire construire dans la rue qui porte son nom... Après quoi je m'engageai au hasard dans ce quartier des Ternes qui m'était inconnu. La nuit survint & je ne tardai pas à m'égarer. Je longeais sur ma gauche un grand coquin de mur qui n'en finissait plus, &, à la lueur de pâles réverbères, très espacés, je ne voyais à ma droite que des écuries, des chantiers, des étables de nourrisseurs, de laitiers, exhalant des odeurs de poulaille & de fumier, & des gargotes à rideaux rouges qui me rappelaient que, dans ces mêmes parages, à la même heure, un professeur de mes amis avait été pris au collet par un grand diable lui criant: «Ton argent, faquin!» Mon ami fumait un cigare. Rusé comme le sage Ulysse, il fait mine de s'exécuter en plongeant sa main gauche dans le gousset de son gilet, tandis que, de la droite, il retire le cigare de sa bouche, du petit doigt fait tomber la cendre & le plante dans l'œil du malandrin qui lâche prise en hurlant comme Polyphème! Ce souvenir m'obsédait, & après avoir traversé un misérable hameau où je n'étais guidé vers Paris que par la pente du terrain, je respirai enfin aux abords de la Pépinière, jurant bien qu'on ne me rattraperait plus dans ce coupe-gorge!
Or, j'y demeure!