Sous la Restauration, on y avait enfoui, là même où est la statue équestre de Velasquez, des momies d'Égypte, décomposées par leur trop long séjour dans l'humidité des salles basses du Louvre. En 1830, à la même place, les corps des assaillants tués à l'attaque du Louvre furent jetés à la hâte dans une fosse commune. Dix ans plus tard, quand on voulut donner à ces braves une plus noble sépulture, on exhuma pêle-mêle patriotes & momies. Et les contemporains des Pharaons sont pieusement ensevelis sous la colonne de la Bastille, comme combattants de Juillet!

J'ai connu la cour du Louvre avec une statue du duc d'Orléans mise au rebut après 1848, & à laquelle succéda celle de François Ier, par Clesinger. Quelque imbécile l'ayant baptisée le «Sire de Framboisy», cette plaisanterie était trop idiote pour n'avoir pas le plus grand succès. Elle n'a pas été étrangère à la disparition d'une œuvre qui méritait un meilleur sort.

La cour a, de plus qu'autrefois, des statuettes dans quelques-unes de ses niches: l'ingénieux tracé sur le sol du Louvre de Philippe-Auguste & des parterres qui se font pardonner leur inutilité par leur modestie.

Aucune description ne saurait donner l'idée de ce qu'était alors la place du Carrousel, dans l'état provisoire auquel la condamnait, depuis le Premier Empire, la réunion du Louvre aux Tuileries, toujours projetée, toujours ajournée. Ce n'était que tronçons de rues éventrées, maisons isolées, à demi démolies, étayées par des poutres. Le sol inégal, effondré, dépavé, n'était plus, les jours de pluie, qu'un vaste bourbier. La grande galerie du Louvre était flanquée d'un affreux corridor en planches, «la galerie de bois», toujours prête à flamber! Car il est de tradition qu'à proximité du Musée il y ait une cause permanente d'incendie! Du même côté, la liste civile avait construit des baraques qui, de la petite cour du Sphinx jusqu'au guichet faisant face au pont des Saints-Pères, enveloppaient les ruines de l'ancienne église Saint-Thomas-du-Louvre & de ses dépendances, telles que le prieuré où Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Nanteuil, Arsène Houssaye & autres avaient installé leur «Bohème galante». Ces baraques, pour qui il faut plaider les circonstances atténuantes, étaient louées à des marchands de couleurs, de gravures, de tableaux et de curiosités de toute sorte. Je vois encore un grand magasin de bibelots où, dans le plus amusant des fouillis, au milieu d'œufs d'autruches, de crocodiles empaillés & de chevelures de Peaux-Rouges, le collectionneur faisait de merveilleuses trouvailles. Et que de richesses aussi dans les cartons que les marchands de gravures exposaient devant leurs portes à la curiosité des amateurs. Ce n'étaient, outre les gravures, que dessins, croquis, sanguines, gouaches de Cochin, Moreau, Boucher, Lawrence, Fragonard, Saint-Aubin, Prudhon, Boilly, Isabey, etc. J'ai là passé des heures délicieuses à fouiller dans ces cartons, où je ne pouvais, hélas! qu'admirer, n'ayant pas le moyen d'acheter des chefs-d'œuvre dont je pressentais la valeur future & que l'on donnait alors à vil prix, les pédants de l'école de David ayant en souverain mépris l'art français du XVIIIe siècle, trop aimable & trop spirituel à leur gré. «Monsieur, me disait plus tard un de ces marchands, j'ai roulé des gravures de Poussin, dont je ne donnerais pas aujourd'hui quarante sous, dans des Debucourt que je ne céderais pas pour mille francs!»

LE JARDIN DU PALAIS-ROYAL EN 1791.
Gouache du chevalier de Lespinasse. Musée Carnavalet.

Tout cela a été balayé par la réunion des deux Palais & par le prolongement de la rue de Rivoli qui nous a dotés, en outre, d'une très belle place devant le Palais-Royal, en échange de l'ancienne, fort mesquine, & de son château d'eau, monument assez décoratif, mais tout noir de crasse & d'humidité.

Quant au Palais-Royal, que le duc d'Orléans semblait avoir construit pour qu'il fût le forum de la Révolution, s'il n'était plus le rendez-vous des politiques, des clubistes, des gazetiers, des orateurs en plein vent & des agioteurs, le champ de bataille des sans-culottes & des muscadins, des royalistes & des demi-soldes; la promenade officielle des Merveilleuses, de tous les demi-castors & de toutes les impures; s'il n'avait plus ses galeries de bois, son camp des Tartares, sa grotte hollandaise, ses maisons de jeu, il était toujours le quartier général des «nymphes» du voisinage; & grâce à ses deux théâtres, à ses restaurants, à ses cafés renommés, à ses riches boutiques, surtout à celles des joailliers, il était encore la grande attraction de Paris pour les nouveaux débarqués de la province & de l'étranger. A la moindre ondée, la circulation devenait impossible sous ses portiques, & en tout temps, le dimanche surtout, jour de rendez-vous, il y avait cohue dans la galerie vitrée où tout récemment, je me suis vu seul, absolument seul!

Du palais des Tuileries, que dire? sinon qu'il était & qu'il n'est plus!... Que je regrette les magnifiques ombrages de sa grande allée sans rivale, même à Versailles, & ses massifs de marronniers qui bravaient le plus ardent soleil! La nature seule est coupable de leur disparition, mais on aurait pu les remplacer par des plantations moins piteuses que l'inévitable platane & l'acacia, qui, fleurs à part, est bien le plus bête & le plus mal fait de tous les arbres. Cela promet une belle frondaison pour l'avenir, si l'avenir n'est pas, pour ce malheureux jardin, sa suppression totale ou tout au moins son morcellement!...