La rue Mouffetard passe devant le porche de l'église, débordante de vie, d'activité. Mille petits métiers y fonctionnent; les portes des maisons elles-mêmes, les vieilles portes du XVIIIe siècle, abritent des marchandes de fleurs, de lait, de pommes de terre frites, de moules cuites; Manon la ravaudeuse, avec son tonneau, n'y serait nullement déplacée; des enfants jouent au milieu de la chaussée, les voitures y sont rares. Les commères jacassent sur le pas de leurs portes, on y vit en famille, et dans la rue. Le passage des Patriarches, qui s'ouvre au nº 99, eut un passé célèbre. Les calvinistes qui y tenaient leurs prêches y eurent de sanglants démêlés avec les catholiques de Saint-Médard. Aujourd'hui, ce n'est qu'une ruelle humide, triste et sale, peuplée de brocanteurs, de marchands de ferraille, de revendeurs d'objets sans nom. Ça sent le vieux chiffon, le vieux plomb et le chou-fleur!
LA PLACE MAUBERT.
Lansyer, pinxit.
ANCIEN AMPHITHÉATRE DE CHIRURGIE.
A l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert
Eau-forte de Martial.
La place Maubert est le centre où aboutissent ces rues étranges; maintenant embourgeoisée et de belle ordonnance, ornée, si j'ose dire, d'une déplorable statue d'Étienne Dolet qui y fut brûlé en 1546, elle ne nous rappelle que bien vaguement cette «plac' Maub'» encore visible il y a six ou sept ans, mal famée, étroite, bordée de vieilles maisons aux toits pointus, un repaire de malandrins, plein de douteux recoins où la police pouvait presque à coup sûr jeter ses filets. Sainte-Croix logeait à côté, impasse Maubert. C'est dans ce mystérieux cul-de-sac que Madame de Brinvilliers, la triste héroïne du drame des Poisons si bien conté par notre spirituel ami F. Funck-Brentano, venait retrouver son complice et préparer avec lui cette terrible «poudre de succession», composée, d'après les aveux de l'empoisonneuse, «de vitriol, de venin de crapaud et d'arsenic raréfié» dont elle se servit pour faire mourir son père, ses deux frères, et tenter de faire disparaître ses sœurs et son mari.
En 1304, le Dante fréquenta, tout près, l'une des nombreuses écoles de la rue du Fouarre, et l'ancienne Faculté de médecine possédait son amphithéâtre à l'angle de la rue de l'Hôtel-Colbert. Il est encore à peu près intact, ce curieux logis avec son ancienne coupole, et fournirait un admirable décor à quelque musée rétrospectif de chirurgie[6].
[6] L'ancienne Faculté de Médecine est aujourd'hui la «Maison des Étudiants».
Tout près, la rue Maître-Albert,—qui, jusqu'en 1844, s'appela «rue Perdue»,—doit son nom actuel au dominicain Maître Albert, lequel, au XIIIe siècle, professait en plein air sur la place Maubert. Elle renferme de curieuses maisons, aujourd'hui repaires des vagabonds qui y logent la nuit. En 1819, un vieux nègre d'aspect misérable, d'allure étrange, descendait tous les soirs, en se dissimulant de son mieux, cette sombre rue pour aller se nourrir dans quelque pauvre gargote; on se le désignait en chuchotant sur son passage: c'était Zamore, le négrillon de la Dubarry, ce petit singe avec lequel avait joué Louis XV, Zamore, qui fut une puissance choyée et courtisée par les grands seigneurs, les belles dames et les princes de l'Église jaloux de plaire à la favorite, et qui, plus tard, officier municipal de Marly sous la Terreur, ingrat, lâche et vil, trahit sa bienfaitrice, la livra, la jeta sous le couteau de la guillotine. De chute en chute, Zamore était venu se terrer au nº 13 de cette triste rue Perdue, au deuxième étage, sur la cour. Il y mourut le 7 février 1820.