De fines silhouettes dentelées se profilent sur le ciel pendant que de grandes masses violettes, noires et bleues mettent des rues entières dans un mystère infini. Alors la pensée s'éveille, les souvenirs s'animent, se précisent; on revit les scènes dont ces rues, ces maisons, furent les impassibles témoins. On entend les cris de fureur ou de joie, les tambours battent, les cloches sonnent, des groupes passent en chantant dans ces décors de rêve. La vision est revenue!
Ce pont de l'Estacade qui, de sa barrière de poutres noires, ferme pour ainsi dire à l'est l'antique Paris, est une des meilleures places qu'il convient de choisir pour se donner cette fête intime.
La Ville s'endort dans le calme du soir; au loin sonnent des cloches; les hirondelles passent en criant dans l'air embaumé de la nuit qui descend; des bruits montent, vagues, imprécis, et qui peuvent se modifier au gré du rêve poursuivi: la vie semble s'endormir, l'âme du passé s'éveille. C'est l'heure souhaitée.
LE PONT-ROYAL EN 1800.
Boilly, pinxit. Musée Carnavalet.
[LA RIVE DROITE]
Le quartier de l'Arsenal,—construit sur l'emplacement de deux Palais Royaux, l'hôtel Saint-Paul, le palais des Tournelles, et le sol de l'île Louviers, réunie à la rive en 1843,—sert de transition naturelle entre le vieux Paris et le Paris moderne.
Malgré son nom guerrier, le quartier de l'Arsenal est l'un des plus paisibles de Paris. Depuis bien des siècles, les palais qui y apportaient la richesse, le mouvement, la vie ont disparu; sur leurs ruines, sur leurs immenses jardins, d'humbles rues paisibles ont été édifiées; la rue de la Cerisaie, où le maréchal de Villeroy reçut Pierre le Grand dans le somptueux hôtel Zamet; la rue Charles-V, où, dans ce qui fut l'élégant logis de la marquise de Brinvilliers, au numéro 12, une bonne sœur de charité en cornette blanche distribue aujourd'hui de l'huile de foie de morue et des chaussons de laine à des enfants pauvres et souffrants; la rue des Lions-Saint-Paul, la rue Beautreillis, où naquit Victorien Sardou; c'est près de là que logea le grand Balzac: «Je demeurais alors, dit-il dans son admirable récit Facino Cane, dans une petite rue que vous ne connaissez sans doute pas, la rue de Lesdiguières; elle commence à la rue Saint-Antoine, en face d'une fontaine près de la place de la Bastille, et débouche dans la rue de la Cerisaie. L'amour de la science m'avait jeté dans une mansarde où je travaillais pendant la nuit et je passais le jour dans une bibliothèque voisine, celle de Monsieur. Quand il faisait beau, à peine me promenais-je sur le boulevard Bourdon». Elle existe encore en partie cette modeste rue de Lesdiguières; sur l'emplacement qu'occupent les nos 8 et 10, on pouvait voir encore, il y a quelques années, un des murs de clôture de la Bastille; des maisons étroites y ont été plaquées, et, au nº 10, c'est le mur même de la vieille forteresse parisienne qui forme le fond de la loge de la concierge! Quelle destinée pour un mur de prison!