HÔTEL DE LESDIGUIÈRES. Martial, aq.
De ce qui fut l'Arsenal, l'hôtel du Grand Maître subsiste seulement, c'est aujourd'hui la «Bibliothèque de l'Arsenal» (ex-bibliothèque de Monsieur dont parle Balzac), un fier logis qu'habita Sully, plein de livres sans prix, d'autographes, d'écrits rarissimes: Dans un coffret fleurdelisé, on y peut contempler le livre d'heures de saint Louis, à côté d'un fragment de son manteau royal, à la soie bleue usée par le temps, semée de fleurs de lis d'or, et le vieux livre porte cette inscription vénérable: «C'est le psautier de Monseigneur Loys, lequel fut à sa mère»; il provient des trésors dispersés de la Sainte-Chapelle. Voici la Bible de Charles V, avec cette note de la main même du Roi: «Ce livre à moy, Roy de France»; à côté, un missel dont chaque feuille est encadrée d'une incomparable guirlande due au pinceau du «maître aux fleurs», ce grand artiste dont on ignore le nom. Les manuscrits précieux, les reliures merveilleuses, les éditions introuvables, les romans de Chevalerie, les classiques, les poètes de tous les temps se retrouvent au grand complet dans ce beau palais; les lettres de Latude, la boîte qui servit à son attentat ridicule contre Mme de Pompadour, y voisinent avec l'interrogatoire de la Brinvilliers et l'acte de décès de l'Homme au masque de fer; les lettres d'amour de Henri IV, embrassant «un mylyon de fois» la marquise de Verneuil, sont ici, comme aussi les pièces relatives à l'affaire du Collier. Que de choses encore...!
BAL COMMÉMORATIF SUR LES RUINES DE LA BASTILLE
Ici l'on danse.
D'après une gravure en couleur du XVIIIe siècle.
Ajoutons que le conservateur, l'érudit Henri Martin, ses adjoints, Funck-Brentano, l'historien de la Bastille, le pittoresque conteur de tous ses drames, Sheffer, poète charmant et artiste accompli, et Eugène Muller, sont non seulement des savants dont l'éloge n'est plus à faire, mais d'aimables gens accueillants et courtois, et vous comprendrez bien vite pourquoi l'Arsenal est un des coins rares de Paris où il est délicieux d'aller travailler ou flâner. C'est du reste une tradition dans la maison: Nodier, le bon Nodier, qui fut l'un des prédécesseurs de M. de Bornier et du maître J.-M. de Heredia, l'admirable auteur des Trophées, avait su faire de l'Arsenal le centre du Paris littéraire et artistique. Hugo, Lamartine, Musset, Balzac, Méry, de Vigny et Frédéric Soulié s'y réunissaient; l'on y disait de beaux vers en regardant le soleil s'irradier rouge et flambant derrière les tours de Notre-Dame!
Les tours de Notre-Dame étaient l'H de son nom!
a écrit Vacquerie, en parlant de Hugo!
De ce qui fut la Bastille, rien ne reste que quelques pierres qui formaient le soubassement d'une des fameuses tours. Elles ont d'ailleurs été soigneusement déplacées et transportées quai des Célestins, le long de la Seine, où elles sont visibles aujourd'hui. C'est donc en vain que l'on chercherait une trace quelconque de cette forteresse sombre sur laquelle planèrent tant de légendes. La grande ombre de Latude elle-même ne s'y reconnaîtrait plus; pourtant quelle place la légendaire Bastille ne tient-elle pas dans l'histoire de Paris: cette Bastille que le peuple stupéfié de sa si facile victoire, ne se laissait pas, dès le 15 juillet 1789, de venir visiter avec un tel empressement et une telle curiosité que le gouverneur Soulès, nommé par la municipalité parisienne, dut devoir suspendre les visites, sous le curieux prétexte «que de tels dégâts avaient été déjà faits à la forteresse par les visiteurs, qu'il en coûterait plus de 200.000 livres pour la réparer». Réparer la Bastille! Les souvenirs manuscrits de Paré nous disent les fureurs que cette étrange prétention excitèrent chez Danton, sergent d'une compagnie de la Garde nationale, qui, avec sa section, était venu se heurter à cette consigne.
Danton se fait conduire devant le maladroit Soulès, l'empoigne au collet et le traîne à l'Hôtel de Ville: la consigne est levée, les visites continuent, et le citoyen Palloy peut enfin mettre en coupe réglée la célèbre prison d'État; les pierres sont «taillées en images de la forteresse, et dédiées aux départements et aux assemblées» ou «en pierres commémoratives destinées à aiguiser les courages». Palloy découpe les plombs sous forme de médailles et fait des anneaux avec les chaînes de fer; avec les marbres, il confectionne des jeux de dominos et a la délicate pensée d'offrir l'un de ces jeux au jeune Dauphin, pour lui inspirer «l'horreur de la tyrannie.»