Des bals sont ouverts sur l'emplacement de la Bastille, le vin coule, les violons grincent, et les indiennes imprimées de l'époque nous représentent les ruines de la vieille citadelle parisienne surmontées de cette inscription: «Ici l'on danse».
Le vaste espace laissé vide par cette démolition était à combler. Napoléon Ier, dont les conceptions artistiques étaient parfois déconcertantes, y fit édifier, en 1811, par Alavoine, un projet de fontaine étrange et d'aspect bizarre: un éléphant colossal de vingt-quatre mètres de hauteur jetant l'eau par sa trompe.
Bâti provisoirement en plâtras et en torchis, cet éléphant s'effrita vite sous l'action du temps et de la pluie; ce fut bientôt une lamentable ruine entourée de planches disjointes. Les gamins du quartier s'y livraient à des luttes homériques, mais les vrais familiers de l'éléphant étaient les rats qui y avaient élu domicile, à ce point que, lorsque la démolition fut commencée, de véritables battues avec hommes et chiens durent être organisées, et pendant de longs mois ces affreux rongeurs envahirent le quartier terrorisé. En 1840, la colonne actuelle fut érigée; depuis, le génie de la Liberté pose sur Paris un pied léger et le beau lion de Barye veille sur le repos des victimes de 1830 inhumées dans la crypte du monument.
La rue Saint-Antoine renferme quelques beaux hôtels: l'hôtel Cossé, où mourut Quélus; l'hôtel de Mayenne et d'Ormesson, construit par du Cerceau sur les restes de l'hôtel Saint-Paul et de l'atelier de Germain Pilon; l'hôtel Sully, dont la noble façade fut récemment mutilée. Tout à côté, à l'angle de la rue du Figuier et de la si pittoresque rue de l'Hôtel-de-Ville, qui fut autrefois la rue de la Mortellerie, s'élèvent les restes de l'hôtel de Sens, le seul spécimen, avec l'hôtel de Cluny, de ce que fut l'architecture privée au XVe siècle. Après avoir été habité par les Princes de l'Église, les Évêques, les Cardinaux, et aussi par Marguerite de Valois (la Reine Margot), l'hôtel de Sens connut la mauvaise fortune. Il devint «Bureau des coches», et les rouliers, les valets d'écurie, les ramasseurs de crottin succédèrent aux Princes de l'Église!
En ces derniers temps, on faisait des confitures en gros dans l'hôtel de Sens devenu officine de confiseurs!
Au nº 5 de la rue du Figuier, nous rencontrons un puits à margelle sculptée, d'un beau caractère, et nous ne saurions manquer d'évoquer le souvenir de Rabelais, l'admirable Rabelais, mort à côté, dans la rue des Jardins; au nº 15, rue de l'Ave-Maria, s'ouvrait la porte du XVIe siècle par laquelle les acteurs de l'Illustre Théâtre, installé dans l'ancien Jeu de Paume de la Croix-Noire, gagnaient leurs loges. C'est devant cette porte que Molière fut arrêté et conduit au Châtelet, parce qu'il devait «142 livres à Antoine Fausseur, maître chandelier, son fournisseur de luminaire»!
Traversons la place de la Bastille; descendons la rue du Faubourg-Saint-Antoine: c'est là, au nº 115, devant une vieille maison du XVIIIe siècle, que fut tué sur une barricade le député Baudin, le 3 décembre 1851. Au nº 303 s'élevait, sous Napoléon Ier, la maison de santé du Dr Dubuisson, où fut interné le général Mallet, c'est là qu'il combina le prodigieux complot dont bientôt nous évoquerons la déconcertante histoire. Plus loin, près la rue de Montreuil, nous passons devant les restes des magasins de papiers peints de Réveillon, saccagés le 17 avril 1789; leur pillage fut l'un des préludes de la Révolution.
L'HÔTEL DE SENS VERS 1835.
D'après une lithographie de Rouargue.