Enfin, au nº 70 de la rue de Charonne, se trouvait la maison de santé du Dr Belhomme, qui servait de Prison spéciale sous la Révolution. Ceux-là seuls y étaient reçus qui pouvaient payer, et fort cher. Les irréfutables mémoires de M. de Saint-Aulaine nous montrent Belhomme familier, cynique, exigeant son salaire et tutoyant les duchesses à court d'argent qui lui marchandaient leur vie. Le plus aimable des historiens, mon excellent ami, G. Lenôtre, qu'il faut toujours citer quand il s'agit des faits de l'époque révolutionnaire, a reconstitué cette terrible et étonnante histoire de la maison Belhomme, où l'on riait, où l'on dansait, où l'on «flirtait» même sous l'œil effrayant de Fouquier-Tinville; il a raconté, avec son habituelle documentation, l'étonnante liaison de la duchesse d'Orléans, veuve de Louis-Philippe Égalité, avec le conventionnel Rouzet, enterré plus tard à Dreux, sous le nom du «Comte de Folmon», dans le caveau de famille des d'Orléans.

En poursuivant notre route et après avoir passé devant l'église Sainte-Marguerite, où fut inhumé Louis XVII..., ou son sosie, nous arrivons à la barrière du Trône (du Trône renversé, disait-on en 1793). L'échafaud, qui momentanément avait quitté la place de la Révolution, y fut dressé pendant la plus terrible époque de la Terreur. Les «grandes fournées» y furent exécutées. On y tua 1,300 victimes en six semaines, dont André Chénier, le baron de Trenck, l'abbesse de Montmorency, Cécile Renaud, Madame de Sainte-Amaranthe, le poète Roucher et bien d'autres! Les corps de ces malheureux, dépouillés de leurs vêtements, étaient chargés chaque soir sur des tombereaux couverts, les têtes coupées entre les jambes, et l'horrible voiture, qui laissait derrière elle un sanglant sillage, était déversée dans quelque fossé creusé au fond des jardins du couvent de Picpus, où existe encore le cimetière des suppliciés de la Révolution.

En revenant sur nos pas, nous rencontrons, au nº 9 de la rue de Reuilly, les restes de ce qui fut la brasserie de l'Hortensia, tenue en 1789 par le fameux Santerre, commandant de la Garde nationale. La maison n'a pas beaucoup changé; toutefois, à l'heure actuelle, c'est un pensionnat de jeunes filles qui occupe les grandes pièces où le tonitruant Général organisa ces terribles descentes sur Paris et déchaîna ces effrayants bataillons du faubourg qui terrorisaient jusqu'à la Convention elle-même.

De l'autre côté de la place de la Bastille, rue Saint-Antoine, près de l'église Saint-Paul, s'ouvre le passage Charlemagne, pittoresque au possible par les vieux souvenirs qu'il renferme et l'étrange population qu'il abrite: rempailleurs de chaises, cardeurs de matelas, marchandes de lait, fleuristes en plein vent, se groupent autour des restes de l'hôtel charmant qui fut, sous Charles V, la somptueuse demeure du prévôt Hugues Aubryot.

La façade, encore remarquable et de belle allure, étonne et détonne dans ce fouillis de maisonnettes pauvres et basses qui l'enserrent. Des poules picorent au pied des tourelles du XVe siècle qui renferment encore un escalier de belle allure—et du linge rapiécé sèche sur des fils de fer entre les fenêtres à cariatides du XVIIe siècle remplaçant celles derrière lesquelles rêvèrent jadis le duc d'Orléans, le duc de Berri et, en 1409, Jean de Montaigu, décapité pour crime de sorcellerie!—qui furent les hôtes illustres de ce logis fastueux autrefois[7].

[7] Pourquoi faut-il si souvent indiquer par une note que telle relique encore debout il y a quatre ans est—aujourd'hui—démolie, émiettée. Insoucieux de son histoire et de son glorieux passé, Paris laisse—sans une protestation—les vandales détruire ses plus vénérables souvenirs. Depuis six mois l'hôtel Aubriot n'existe plus. Il a fallu huit jours à des goujats pour faire disparaître un bijou de pierre que les Français admiraient depuis quatre siècles (août 1909)!


Et maintenant arrêtons-nous place des Vosges, de l'autre côté de la place de la Bastille. C'est l'un des rares coins de notre vieille Cité qui ont pu, à travers les siècles, conserver à peu près intact leur ancien caractère: les maisons de style Louis XIII n'ont pas changé. Le décor est resté le même, les Précieuses y pourraient refaire leurs promenades favorites et les raffinés d'honneur y dégaineraient comme au beau temps de Richelieu et des frondeurs d'édits, seul le public des spectateurs serait profondément modifié. Les belles dames du pays de Tendre, les Cydalises et les Aramynthes, les Seigneurs qui jadis habitèrent ces nobles logis, ceux qui, le 16 mars 1612, assistèrent au carrousel donné par la Reine régente Marie de Médicis, en l'honneur de la paix conclue avec l'Espagne, ou ceux qui se rendaient en grand carrosse chez la belle Marion de Lorme ou chez Madame de Sévigné, sont aujourd'hui remplacés par de petits rentiers, de modestes commerçants retirés des affaires et des officiers retraités. D'humbles ménagères travaillent à «leur ouvrage» aux places où reposaient les chaises à porteur des nièces de Mazarin, et la colonie nombreuse des Israélites qui habitent le quartier s'y donne rendez-vous le samedi. C'est un curieux spectacle que ces hommes et ces femmes, au type si fortement accusé, se rendant à la Synagogue, toute proche d'un reste d'hôtel du XVIIIe siècle, encore orné de délicates ornementations, occupé aujourd'hui par un boucher, rue du Pas-de-la-Mule. Beaucoup de vieillards portent encore la longue lévite, les boucles d'oreilles et les cheveux en tire-bouchon. Des jeunes filles à l'œil velouté, coiffées de bandeaux, et vêtues de façon spéciale, s'y rencontrent certains jours de fêtes religieuses. Étrange évocation: il semblerait que, dans ces quartiers paisibles, les traditions bibliques se fussent conservées dans quelques familles israélites.