HÔTEL DU PRÉVÔT HUGUES AUBRYOT.
COUR ET PASSAGE CHARLEMAGNE EN 1867.
Dessin de A. Maignan.

Mais c'est une exception, et la place des Vosges, qui fut la place Royale, qu'habitèrent Richelieu, Fronsac, Chabannes, le maréchal de Chaulnes, Rohan-Chabot, Rotrou, Dangeau, Canillac, le prince de Talmont et Mademoiselle du Châtelet; où naquit Madame de Sévigné, où vécurent la tragédienne Rachel, Théophile Gautier et Victor Hugo, est aujourd'hui complètement délaissée. Ce délicieux «coin de Paris» où se dépensa tant d'esprit, où de si belles dames firent assaut de grâce et d'élégance, où tant de Raffinés dégainèrent, n'est plus qu'un grand jardin solitaire, provincial et triste, fréquenté à peu près uniquement par les élèves des pensions voisines qui y jouent aux barres, au cheval fondu ou au roi détrôné, à l'ombre débonnaire de la statue de Louis XIII, qu'encadrent philosophiquement le kiosque de la loueuse de chaises et le théâtre de Guignol![8]

[8] Depuis l'époque où ces lignes furent écrites, la Ville de Paris a installé son «Musée Victor Hugo» dans le logis même qu'habita l'illustre poète.—G. C. (1909).


Dans l'ancienne rue Culture-Sainte-Catherine (qui s'appelle aujourd'hui rue de Sévigné), sur l'emplacement de l'actuel nº 11, s'élevait le théâtre du Marais, construit aux frais de Beaumarchais. En 1792, on y représenta la Mère coupable, au bénéfice, disait l'affiche, «du premier soldat qui enverra au citoyen Beaumarchais l'oreille d'un Autrichien». Ce n'est plus qu'un modeste établissement de bains chauds, précédé d'un petit jardinet, où, encadrées de caisses de fusains, reluisent des boules étamées. Le mur énorme, sombre et rébarbatif, sur lequel s'appuie le léger pavillon thermal, est l'ancien mur de la Prison de la Force, de sinistre mémoire, où fut égorgée sur une borne, au coin de la rue des Balais, Madame de Lamballe, où fut transférée Madame Tallien, où fut détenue la Princesse de Tarente, l'aïeule de l'aimable, accueillant et érudit Duc de la Trémoïlle, qui n'eut qu'à entr'ouvrir son incomparable Chartrier de famille pour nous donner ces passionnants et pittoresques «Souvenirs de Madame de Tarente», un des plus précieux documents sur la période révolutionnaire.

L'hôtel Carnavalet, la «chère Carnavalette» de Madame de Sévigné, est tout proche, et aussi l'ancien hôtel Le Peletier-Saint-Fargeau, aujourd'hui Bibliothèque de la Ville de Paris. C'est un beau et vaste logis, de noble allure, qui renferme des merveilles, livres, cartes, plans, manuscrits. L'histoire écrite de Paris est là, et tous les travailleurs connaissent le joli cabinet aux fines sculptures de l'aimable et savant M. Poëte, conservateur de ces belles collections. MM. Beaurepaire, Jacob, Jarach et Wilhem, à la Bibliothèque; MM. Pètre et Stirling aux Travaux Historiques, sont les hôtes avertis et accueillants de cette admirable Bibliothèque parisienne.

PLACE ROYALE VERS 1651 (ACTUELLEMENT PLACE DES VOSGES).
Israël, del.

Tout ce quartier du Marais renferme, du reste, de somptueux hôtels dont aucun, hélas! ne fut respecté? Tous sont livrés au commerce et à l'industrie. L'hôtel Lamoignon est occupé par des polisseurs de glaces, des fabricants de sièges rustiques; l'hôtel d'Albret, par un marchand de bronzes d'éclairage; les hôtels de Tallard, de Maulevrier, de Sauvigny, de Brevannes, d'Épernon, etc., sont encore debout, mais en quel état! La rue des Nonnains-d'Hyères nous offre son curieux bas-relief de pierre peinte représentant un gagne-petit en costume du XVIIIe siècle. En 1748, une Mme de Pannelier tenait dans cette même rue «bureau d'esprit»; Lalande, Sautereau, Guichard, Leclerc de Merry y fréquentaient. Les séances, qui avaient lieu le mercredi, étaient précédées d'un excellent dîner. La tradition s'en est heureusement conservée à Paris.

Rue François-Miron, se rencontre un vaste et bel hôtel à fronton circulaire, avec écussons et guirlandes. C'est l'hôtel de Beauvais, bâti par Le Pautre en 1658.