On ne se douterait guère, aujourd'hui, à voir cette vieille maison dans cette triste rue, que les carrosses dorés du Roi Soleil ont passé sous la voûte obscure de la porte d'entrée, et que, du haut du balcon du pavillon central, la Reine Anne d'Autriche, accompagnée de la Reine d'Angleterre, du cardinal Mazarin, du maréchal de Turenne et d'autres illustres seigneurs, vit passer le cortège de son fils Louis XIV et de sa belle-fille, la nouvelle reine Marie-Thérèse d'Autriche, faisant, par la porte Saint-Antoine, leur entrée solennelle dans Paris, le 26 août 1660!
Les propriétaires successifs ont tous plus ou moins dégradé cette noble demeure. Seul, le grand escalier est à peu près intact, et c'est une merveille. Les sculptures sont de Martin Desjardins et la cour ovale garde encore quelques traces de son élégance d'autrefois.
Par son aspect pittoresque et les beaux hôtels qu'elle contient, la rue Geoffroy-l'Asnier est l'une des plus curieuses de Paris. Au nº 26 se dresse l'hôtel de Châlons-Luxembourg, avec sa porte monumentale et son merveilleux heurtoir. Au fond de la cour s'élève un fort élégant pavillon Louis XIII, briques et pierres, aux proportions délicates; l'hôtel avait été bâti pour le deuxième Connétable de Montmorency, et tout perdu qu'il est dans ce triste quartier il garde encore fière allure.
Après la Révolution, cette rue dont presque tous les propriétaires avaient émigré ou avaient été guillotinés, se trouva complètement déchue de son ancienne splendeur. De petits rentiers, de modestes employés, de pauvres gens se fixèrent dans ces grandes maisons abandonnées; l'herbe poussait dans les rues, beaucoup d'hôtels avaient été vendus comme biens nationaux, et la rue Geoffroy-l'Asnier subit le sort commun, elle se démocratisa!
Entre cette rue et la rue des Barres, l'œil étonné perçoit une sorte de fissure à ce point étroite que deux personnes pourraient difficilement y passer de front, une manière de corridor où siffle le vent entre deux rangées de maisons délabrées et hors d'aplomb, c'est la rue Grenier-sur-l'Eau, pauvre et sale, mais pittoresque au possible avec, comme fond, la glorieuse tour de Saint-Gervais-Saint-Protais qui se détache en lumière sur le ciel.
L'HÔTEL DE VILLE AU XVIIe SIÈCLE.
RUE GRENIER-SUR-L'EAU EN 1866.
Dessin de A. Maignan.