C'est la nuit, avec un ciel d'orage, qu'il faut voir la sinistre petite rue des Barres, derrière Saint-Gervais: il est alors facile de se représenter ce que dut être ce paisible quartier lorsque, le 9 thermidor, vers 11 heures du soir, à la lueur des torches, parmi les appels aux armes, les coups du tocsin et les clameurs de la foule, le corps de Lebas mort y fut apporté et, sur une chaise, Augustin Robespierre qui s'était brisé les cuisses en sautant par une des fenêtres de l'Hôtel de Ville. Le mort et le mourant étaient traînés à l'hôtel des Barres transformé en comité de section. Le lendemain matin on enterrait Lebas, et Augustin Robespierre était porté au Comité de Salut public, d'où il partit pour l'échafaud.

Dans cette pittoresque rue des Barres—qui descend jusqu'à la Seine, près du vieux quai de l'Hôtel-de-Ville, où viennent s'amarrer les gros bateaux plats chargés de pommes, de pierres ou de sable—s'ouvre l'une des sorties de la charmante église Saint-Gervais dont les beaux vitraux, chefs-d'œuvre de Pinaigrier et de Jean Cousin, furent presque totalement détruits il y a quelque vingt ans par une explosion de dynamite.—Tout contre l'église, dans les restes désaffectés d'une ancienne chapelle, un confiseur a installé ses alambics et ses bassines de cuivre rouge, et c'est un bien curieux spectacle, que de voir les fourneaux allumés de toute cette étrange cuisine sous ces antiques voûtes ogivales, entre ces piliers noircis portant encore la trace des cires qui brûlaient devant les images saintes, sur ce sol, jadis charnier, qui contient encore des ossements. Les communs de la vieille église subsistent encore, merveilleusement pittoresques et s'ouvrent rue François-Miron, nº 2, à gauche du portail d'entrée de l'église, entre une boutique de blanchisseuse et une «entreprise de déménagements»!

HÔTEL BARBETTE.
Rue Paradis-des-Francs-Bourgeois et rue Vieille-du-Temple en 1866.
Dessin de A. Maignan.

PORT SAINT-PAUL.
Aquarelle de Boggs.
Collect. G. Cain.

A côté, la petite rue de l'Hôtel-de-Ville nous amène rue Vieille-du-Temple, où nous pouvons admirer au nº 47 ce qui nous reste du curieux hôtel des ambassadeurs de Hollande—où «Monsieur Caron de Beaumarchais et Madame son épouse» comme les appelle un almanach de 1787, installèrent en 1784 un «Institut de Bienfaisance pour les pauvres mères nourrices». C'est même au bénéfice de cette œuvre que fut donnée la 50e représentation du Mariage de Figaro.—Plus loin, sur la droite, à l'angle de la rue des Francs-Bourgeois, se dressent la jolie tourelle construite vers 1500 pour Jean Hérouet, et enfin le beau palais des Rohan, aujourd'hui Imprimerie nationale. C'est un noble et vaste logis que l'élégant Cardinal s'était plu à orner somptueusement. On y rencontre un chef-d'œuvre, «les Chevaux d'Apollon», merveilleux bas-relief de Pierre Le Lorrain; le salon des Singes, par Huet, est charmant, et le cabinet du directeur de l'Imprimerie nationale, renferme une admirable pendule de Caffieri. Pourquoi faut-il que ce beau palais soit, hélas! condamné à une prochaine disparition. L'hôtel de Rohan va tomber sous le pic des démolisseurs, et c'est l'État qui commettrait ce sacrilège! Puissent les efforts des amoureux de Paris réussir et nous conserver ce précieux vestige d'un passé qui disparaît, hélas! chaque jour un peu plus!


Un cocher dont la surprise dut être grande fut le nommé Georges qui, le 22 octobre 1812, à 11 heures et demie du soir, par une pluie battante transformant en cloaque le sol fangeux du cul-de-sac Saint-Pierre (maintenant impasse Villehardouin), près la rue Saint-Gilles, vit descendre de son cabriolet, complètement nu, et tenant sous le bras ses effets d'uniforme, un militaire qu'il venait, vingt minutes auparavant, de charger place du Louvre. Cet étrange voyageur s'appelait le caporal Rateau, il se rendait au rendez-vous que le général Malet lui avait assigné, du fond de la maison de santé du Dr Dubuisson, 303, Faubourg-Saint-Antoine, où il était interné par mesure administrative. Rateau, dans son désir de revêtir plus vite le bel uniforme d'officier d'ordonnance qui lui était destiné, s'était déshabillé dans la voiture, et c'est entièrement dévêtu qu'il monta quatre à quatre le sombre escalier de la plus triste maison de cette triste ruelle.