Elle existe encore, noire, sordide, misérable, la bicoque où Malet avait donné rendez-vous aux complices qu'il s'était choisis, au troisième étage, chez l'abbé Cajamanos, un vieux prêtre espagnol ahuri et sortant de Bicêtre[9].
[9] L'impasse Villehardouin n'existe plus: une importante maison de commerce a installé ses ateliers sur le théâtre où se joua la tragédie de 1812 (1909).
C'est une prodigieuse aventure que celle du général Malet et qui déconcerte. Ainsi, en 1812, alors que Napoléon semblait au faîte des grandeurs humaines, du fond d'une sorte de cachot, avec l'aide de cinq ou six obscurs comparses, d'un vieux prêtre sachant à peine le français, d'un officier général mis en réforme, d'un sergent presque illettré et de quelques cerveaux brûlés; le général Malet, suspect, détenu, surveillé, avait pu tout combiner, tout préparer pour accréditer le bruit de la mort de l'Empereur,—dont on manquait de nouvelles, perdu qu'il était dans les steppes glacés de la Russie!—Et ces calculs se trouvèrent justes! Tous les dignitaires impériaux, depuis le ministre de la police Savary jusqu'au préfet de la Seine Frochot, acceptèrent sans contrôle, sans discussion, sans preuves, les allégations du général Malet. Tous surtout crurent à ses belles promesses, et l'on ne saurait dire où se serait arrêté le prodigieux mystificateur, si un officier, ne connaissant que sa consigne, se refusant à toute discussion et ne se payant pas de belles paroles, n'avait demandé à vérifier les pouvoirs. Malet, pris de court, impatienté, répliqua par un coup de pistolet; le commandant Doucet lui mit la main au collet et la comédie finit en drame.
On mit, à faire disparaître tous les organisateurs de ce complot, qui avait si bien failli réussir, d'autant plus d'empressement qu'il fallait au plus vite supprimer ces gênants témoins de tant de lâchetés, de mensonges et de compromissions.
Le pauvre logis de l'impasse Villehardouin fut fouillé par toute la police de Paris; les papiers, les uniformes, les bicornes et les épées furent repêchés dans le petit puits qui existe encore et où ils avaient été éperdument jetés. En quelques heures, Malet, Lahorie, Rateau, Guidal furent jugés, condamnés et exécutés. Les réponses du général devant le tribunal, qui le jugea sommairement, sont déconcertantes; comme on lui demandait (un peu tard) quels étaient ses complices: «Vous tous, répondit-il à ses juges, si j'avais réussi!»
Amené devant le sinistre mur de la plaine de Grenelle, il voulut commander lui-même le feu du peloton d'exécution, et fit, comme au terrain de manœuvre, recommencer le mouvement En joue! qui n'avait pas été exécuté avec une précision toute militaire. Un officier, le capitaine Borderieux, qui n'avait d'ailleurs absolument rien compris à ce drame prodigieux dont il avait été l'un des plus pittoresques comparses, mourut, en criant: «Vive l'Empereur!»
Entre les Archives et la rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie s'élevait jadis un vaste couvent qui, en 1631, devint la propriété des Carmes Billettes,—du nom d'un ornement que ces religieux portaient sur leur robe.—La Révolution supprima le couvent, mais le petit cloître nous est resté avec ses proportions charmantes et son intimité monacale. C'est aujourd'hui une école municipale, l'église voisine fut affectée au culte protestant.
A côté la rue de Venise, une des plus anciennes de Paris; ruelle infecte et sordide où grouille la plus basse prostitution. Un monde de malandrins des deux sexes hantent les bouges qui la bordent. Des femmes sans âge, abominables, déambulent et traînent des savates élimées devant des entrées de couloirs où se devinent de gluants escaliers noirs; des linges rapiécés pendent aux fenêtres, d'âcres fumées sortent à travers d'épais barreaux obturant d'anciens hôtels mués en repaires de vagabonds, et clos par de lourdes portes hérissées de clous rouillés.
C'est hideux et pittoresque, comme tout ce vieux quartier d'ailleurs, qui, avec la rue Pierre-au-Lard, la rue Brise-Miche et la rue Taille-Pain, forme cet ensemble étonnant: le cloître Saint-Merri, du nom de la vieille église dont le tocsin a sonné tant de fois l'alarme à l'époque des émeutes du règne de Louis-Philippe.