A la moindre poussée de fièvre populaire, cet inextricable dédale de petites rues se hérissait de barricades. C'est à l'intersection de la rue Saint-Martin et de la rue Aubry-le-Boucher que s'éleva l'effrayante barricade défendue par Jeanne et ses intrépides compagnons. A la suite de l'enterrement du général Lamarque, mort en pressant sur les lèvres l'épée que lui avaient offerte les officiers bonapartistes des Cent-Jours, un immense mouvement révolutionnaire avait galvanisé Paris; les anciens soldats de l'Empire, les survivants de la Terreur et ceux de 1830 groupés dans leur haine commune contre le gouvernement de Louis-Philippe, se joignirent aux mécontents de tous les partis et aux membres des sociétés secrètes, si nombreuses alors. Dans la soirée du 5 juin 1832, le centre de Paris s'était hérissé de barricades, et la troupe et la garde nationale durent reconquérir une à une les positions perdues—on s'égorgea toute la nuit—et, lorsque l'aube du 6 juin teinta de rose le faite des maisons, la grande barricade de Saint-Merri tenait toujours. Ses défenseurs, une poignée d'hommes héroïques, avaient juré de s'ensevelir sous ses ruines; il avaient déjà repoussé dix furieux assauts; ils attendaient la mort, et la grande voix du tocsin de Saint-Merri, sonnant sans relâche au-dessus de leurs têtes, semblait tinter le glas des trépassés!—Une partie de l'armée de Paris dut donner pour abattre ces insurgés indomptables: le feu sortait des pavés, des fenêtres, des caves; autour de la barricade des corps de gardes nationaux et de soldats, criblés de balles, troués de coups de couteaux, écrasés sous les pavés lancés du haut des toits, témoignaient de l'effroyable sauvagerie de cette lutte fratricide: le sol, longtemps, demeura rouge de sang! Que de boulets, que de mitraille, que de balles ont reçu toutes ces vieilles façades, au hasard des échauffourées si nombreuses du temps de Louis-Philippe.
Au premier appel des tambours, les citoyens s'armaient et couraient défendre l'ordre... ou l'attaquer; les femmes, anxieuses, tapies derrière les volets fermés, guettaient les civières.
L'émeute finie, la vie reprenait et, dans le même immeuble, l'insurgé côtoyait l'honnête garde national avec lequel il avait, la veille, échangé des coups de fusil. Parfois, cependant, quelques rancunes subsistaient.
Mes parents ont connu une vieille dame, logée rue Saint-Merri, qui, pendant trente ans, ne passa jamais qu'en tremblant devant la porte du locataire demeurant au-dessous d'elle. Comme on s'étonnait de cette persistante appréhension, elle disait: «Si vous saviez ce qui m'est arrivé!» et elle contait qu'un soir d'émeute,—en 1836,—son mari, absent depuis le matin, faisait le coup de fusil dans les rangs de la garde nationale. Elle, restée seule à la maison, affolée d'angoisse, vit arriver au tournant de la rue un brancard recouvert d'une serpillère que les porteurs déposèrent à sa porte. Est-ce son mari qu'on ramène mort?—Elle se précipite, soulève un coin du drap et, reconnaissant, la joue traversée d'une balle, sanglant, les yeux hagards, la mâchoire fracassée, le locataire du dessous: «Ah! quel bonheur, s'écria-t-elle; c'est vous, monsieur Vitry!»
M. Vitry, depuis ce jour, lui avait battu froid.
Du temps de Charles VI, sous le prétexte trop justifié d'épuration nécessaire, et, sur la prière du curé de Saint-Merri, on avait expulsé de ces «rues chauldes» la majeure partie des ribaudes et des prostituées qui y prenaient leurs ébats. Mais, si la morale a des droits, le commerce en a également; les bons boutiquiers du quartier, plus soucieux de leurs intérêts que de la décence, protestèrent énergiquement contre une pareille mesure, si préjudiciable à leurs petits négoces. Ils eurent gain de cause; le 21 janvier 1388, le Parlement donna tort à M. le Prévôt, et la bande joyeuse reprit triomphalement possession du quartier. Nopces et festins!
LA RUE DES PROUVAIRES ET LA RUE SAINT-EUSTACHE VERS 1850.
Aquarelle de Villeret. Musée Carnavalet.
Dans sa Chronique des rues, notre docte ami Beaurepaire, bibliothécaire de la Ville de Paris, assure que la rue Pirouette, près l'église Saint-Eustache, doit son nom singulier «au pilori des Halles qui s'élevait à cet emplacement: c'était une tour octogonale, percée de hautes fenêtres ogivales, au milieu de laquelle était une roue de fer, percée de trous où l'on faisait passer la tête et les bras des criminels, rôdeurs, assassins, courtiers de débauches, blasphémateurs, condamnés à cette exposition infamante. On les y attachait pendant trois jours de marché consécutifs, deux heures par jour, et en les tournant de demi-heure en demi-heure dans une direction différente. En somme, on leur faisait faire «la pirouette», de là le nom de la rue».