VIEILLES RUES DU QUARTIER DES HALLES, VERS 1865.
Cliché Marville.
Tout à côté, presque porte à porte, au nº 5, s'ouvre la cour du Heaume qui nous donne une saisissante impression de ce qu'étaient les logis d'autrefois; ce fut, au XIVe siècle, un somptueux hôtel, ce n'est plus aujourd'hui qu'une remise de voitures à bras qui tendent vers les vieux plafonds aux poutrelles saillantes leurs brancards vernissés par l'usure, et une poissonnerie où se débitent les escargots de Bourgogne et les homards cuits ou crus. C'est l'un des coins les plus pittoresques de ce pittoresque quartier, avec ce qui reste de la rue de la Grande-Truanderie, où, le 10 mai 1797, fut arrêté Babeuf, un des ancêtres du communisme.
La rue de la Tonnellerie, où habita Molière, disparut également dans le percement de la rue Turbigo.
L'ANCIEN MARCHÉ A LA VALLÉE, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS.
Dans ce quartier des Halles où chacun travaille, où chaque boutique offre à la gourmandise de Paris les meilleures victuailles, les plus frais légumes, les fruits les plus savoureux; où toutes les nuits de longues files de voitures maraîchères charrient des montagnes de provisions de toutes sortes, chaque rue a, pour ainsi dire, sa spécialité. Les ménagères savent où trouver les volailles, où, les langoustes, où, les fromages, où, les oranges. Toutes ces petites rues, avoisinant les Halles, recèlent d'étonnantes boutiques, des angles de portes, des coins de caves qui, depuis des générations, sont occupés par un monde de braves cultivateurs, de petits négociants, de revendeurs, de marchands au panier, qui tous ont leurs spécialités et leurs clientèles. On rencontre encore, dans cette curieuse rue Montorgueil, de vieux logis qui stupéfient, comme—entre les nos 64 et 72—cette antique auberge du Compas-d'Or où descendirent tant de générations de voituriers. Sa double entrée, encombrée elle-même de petits étaux de bouchers, de marchands de volailles, de tripiers, s'ouvre sur une immense cour où picorent les poules dans des tas de fumier doré, où s'ébrouent les canards, où bêlent des chèvres, sous l'œil étonné d'une trentaine de chevaux, paisibles locataires du rez-de-chaussée, dont les têtes curieuses passent au-dessus des portes-barrières, par les fenêtres basses, ou par les soupiraux ouverts. Au fond, sous l'immense hangar, sont remisées les voitures, dans une saine odeur de campagne, de foin, de verdure et c'est un spectacle vraiment curieux que ce coin silencieux, cette remise campagnarde dans cette rue bruyante, populeuse, encombrée, pleine de camelots, d'ouvriers, de cris, débordante de vie et de mouvement.
Les restes de la rue Quincampoix, derrière la vieille Tour Saint-Jacques-la-Boucherie, précisent l'étrangeté de ce quartier où le décor est demeuré en partie, mais où les habitudes et les habitants se sont, plus peut-être que partout ailleurs, modifiés et transformés. Rue Quincampoix, en effet, Law avait installé ses bureaux, la Banque du Mississipi. Là, tout Paris connut les fièvres de la spéculation. Ce fut comme une frénésie! Pendant des mois on ne vit que ruines et folies. Tous jouaient, la duchesse et le prêtre, le philosophe et le courtisan, le boutiquier et la danseuse, le duc et pair et son laquais, le traitant et son commis. Pour profiter du voisinage du célèbre agioteur, chaque chambre, chaque boutique, chaque cave même, se vit transformée en tripot, et l'on cite le cas d'un savetier qui louait 100 livres par jour, à des joueuses, son échoppe infecte, puant la poix et le vieux cuir. La fièvre de l'or avait aboli toutes les distances. Puis, fatalement, éclatèrent la crise finale, l'effondrement, la panique: la rue Quincampoix ne montrait plus que visages désespérés. Tous les jours crises de folie, meurtres, suicides. En une seule fois, vingt-sept corps d'assassinés ou de suicidés sont pêchés aux filets de Saint-Cloud. Pour jouer encore, il fallait à tout prix «faire de l'argent»: on volait dans les rues à main armée, et les assassins appartenaient à toutes les classes de la société. Un jeune misérable, parent du Régent, le comte de Horn, déjà célèbre par ses folies, embauche deux scélérats de son espèce, raccroche un jeune agioteur fort riche, l'attire dans un cabaret, rue de Venise, l'égorge et le vole. Quel scandale! La Cour et la Ville s'affolent. Va-t-on sévir enfin, et la justice fera-t-elle son devoir? On s'émeut, on intrigue, le lieutenant-criminel vient lui-même prendre les ordres du Régent, et de Horn, arrêté le 22 mars 1720, fut, le 26, exécuté, rompu en place de Grève, aux applaudissements de tout Paris.