Quelqu'un cependant les a connus, ces jardins célèbres; quelqu'un a pénétré dans ce qui restait de cette demeure fastueuse: Victorien Sardou. Pressentait-il qu'il serait un jour, de par son talent et son esprit, le successeur de ce Beaumarchais dont il usurpait ainsi la propriété?
Toujours est-il qu'en 1839, Victorien Sardou, âgé de sept ans, habitait chez ses parents, place de la Bastille. C'étaient, avec ses petits camarades, d'interminables parties de ballon et de cerceau autour de l'éléphant et aux abords du Canal; à l'entrée du boulevard Beaumarchais actuel, à droite, de longues palissades vermoulues bordaient un terrain vague; sur ces palissades étaient accrochées des images à un sou, de soldats, d'acteurs et d'actrices, et ces images n'avaient pas de plus fidèle amateur que le petit Sardou.
SAINT-JACQUES-LA-BOUCHERIE, VERS 1848.
Lithogr. de A. Durand.
Un jour, en contemplant sa galerie en plein air, il aperçoit, à travers l'interstice de deux planches, un immense jardin. «Qu'est-ce que ce jardin? Si on y entrait?» Et le voilà, lui et un gamin de son âge, écartant et soulevant une planche à l'aide des bâtons de leurs cerceaux et se glissant, délicieusement terrorisés, dans ce domaine inconnu... O stupeur! ils sont chez la Belle au Bois dormant. Des herbes folles, des lianes, des branches, des arbres ont tout envahi. C'est la faune et la flore des forêts vierges, et, pour locataires, des lapins, des oiseaux, des papillons. Robinson et le fidèle Vendredi n'eurent pas plus grande surprise à parcourir leur île que ces deux bambins à se perdre dans cet océan de verdure.
Sardou se souvient vaguement d'un pavillon ruiné et de vieux murs décrépits, mais il revoit encore les talus, les fossés, les escarpements, où lui et son camarade firent de si délicieuses escapades, et rien n'est plus charmant que d'entendre cet exquis et spirituel Sardou, à l'œil si fin, au verbe si évocateur, conter (et avec quel art merveilleux!) ces histoires du Paris d'autrefois, qu'il regrette si fort et qu'il connaît si bien[10]!
[10] Hélas, notre cher et illustre maître n'est plus. V. Sardou est mort l'an dernier... (1909).
Les vieilles demeures ont disparu; une seule subsiste encore, à l'angle de la rue Saint-Claude, au nº 1; c'est l'hôtel célèbre où Cagliostro, ce charlatan de génie, installa ses fourneaux, ses creusets, ses alambics, ses machines à transformations, toute l'étrange cuisine qui servait aux séances de magie.
La maison n'a pas été trop modifiée; elle reste encore baroque, mystérieuse, énigmatique, avec ses escaliers pris dans l'épaisseur des murs, ses corridors à secrets, ses plafonds machinés, ses caves à multiples issues. Les plus grands seigneurs, les plus nobles dames fréquentèrent ce logis; le cardinal de Rohan en était le familier. Le bruit courait qu'on y faisait de l'or et que Cagliostro, le grand Cophte, avait retrouvé le secret de la pierre philosophale! Il offrait, ajoutait la légende, des repas de treize couverts où les convives pouvaient évoquer les morts et c'est ainsi que Montesquieu, Choiseul, Voltaire et Diderot avaient pris part au dernier souper de Cagliostro.
Tout cela fit du bruit, on murmura, on cria au scandale: Louis XVI haussa les épaules et Marie-Antoinette défendit qu'on lui «parlât de ce charlatan». Mais chacun voulait pénétrer chez le «divin sorcier», et Lorenza, sa femme, dut ouvrir un cours de magie à l'usage des dames du monde.