LA MAISON DE BEAUMARCHAIS.
Survient l'affaire du Collier. Cagliostro, compromis avec le cardinal de Rohan et Mme de Lamotte, est arrêté et mis à la Bastille. Ce ne fut que dix mois plus tard, le 1er juin 1787, qu'il put rentrer dans l'hôtel de la rue Saint-Claude, escorté par une foule de huit mille à dix mille personnes, obstruant le boulevard, la cour de l'hôtel, les escaliers. On l'acclamait, on l'embrassait, on le portait en triomphe. Cette belle journée n'eut pas de lendemain; quelques heures plus tard, un ordre du Roi l'exilait de France: l'hôtel fut clos. On ne le rouvrit qu'en 1805 pour en vendre les meubles, et ce dut être un curieux spectacle! En 1855, on fit des réparations à la maison, les vantaux de la porte cochère furent changés; ceux qui s'ouvrent aujourd'hui sur la rue Saint-Claude proviennent des anciens bâtiments du Temple. Les portes de la prison de Louis XVI ferment l'ancien hôtel de Cagliostro!
Boulevard des Filles-du-Calvaire s'élève le Cirque d'Hiver, toujours immuable avec ses «Jeux Icariens», ses équilibristes, ses écuyères souriantes qui, depuis tant d'années, aux accents d'un pas redoublé, franchissent les mêmes cercles de papier et saluent d'un même sourire la foule idolâtre. Mais si le spectacle n'y varie guère, le public enfantin s'y renouvelle constamment, et les mêmes rires perlés de notre enfance y accueillent les mêmes grimaces des clowns. Monsieur Loyal seul n'est plus, l'admirable, l'imposant Monsieur Loyal, sanglé dans son bel habit bleu et qui, d'un si noble geste, rectifiait d'un coup de chambrière les incartades du clown gouailleur ou les écarts de la jument Rigolette, présentée en liberté[11].
[11] Le Cirque d'Hiver s'est—à notre vif regret—totalement modifié. C'est aujourd'hui un banal cinématographe (1909).
Pourrait-on croire aujourd'hui que, pendant plus d'un siècle, le boulevard du Temple fut le centre de la gaieté de Paris! Une délicieuse gravure de Saint-Aubin nous le montre joyeux, pimpant, mouvementé: les carrosses, les wiskys, les cabriolets, les vis-à-vis s'y croisent; les grandes dames, les élégantes, les filles à la mode, y rivalisent de grâces, de belles manières, de jolies toilettes aux étranges désignations, et le dessinateur Briou peut écrire au bas d'une gravure de mode de l'époque: «L'agaçante Julie reposant sur le Boulevard, en attendant bonne Fortune: elle est en robe du matin avec un chapeau à la Chasseresse aux cœurs volants». On soupe et l'on danse au Café Royal, chez Alexandre; on s'écrase devant les boniments de Nicolet; on fait cercle autour de Fanchon la vielleuse. Curtius y installe ses luxueux salons de cire; plus tard, les parades de Bobèche et de Galimafré feront la joie de Paris, et bien longtemps la kermesse continuera.
L'Ambigu, le Théâtre Historique, la Gaîté, les Funambules, le Cirque Olympique, le Petit-Lazari, les Délassements-Comiques; dix théâtres y apporteront la fièvre, le bruit, la vie, avec leur personnel étrange, nerveux, grandiloquent, tapageur; les titis, de tous temps épris de spectacles, acclameront à leur passage les héros de tous ces drames et de tous ces mélodrames, si nombreux que l'argot populaire avait baptisé de ce nom suggestif: Boulevard du Crime le boulevard du Temple où de dix heures à minuit, chaque soir, tant de sang coulait sur les planches de ces théâtres: Mme Dorval, Mlle George, Mlle Déjazet, MM. Bocage, Mélingue, Bouffé, Dumaine, Saint-Ernest, Boutin, Colbrun, Lesueur, Deburau,—le Pierrot idéal,—et aussi Gobert, qui ressemblait si fort à Napoléon Ier, comme Taillade, maigre et nerveux, incarnant Bonaparte. C'était l'époque où l'épopée bonapartiste tournait à ce point les têtes que le pauvre comédien Briand, chargé, dans un des nombreux «Napoléon» qui se jouaient alors, du rôle ingrat d'Hudson Lowe, disait: «Je ne retrouverai jamais pareil succès. Hier, ils m'ont attendu à la sortie et jeté dans le bassin du Château-d'Eau!»
VUE DE L'AMBIGU-COMIQUE SUR LE BOULEVARD DU TEMPLE.
Lallemand, del. Musée Carnavalet.
Tout le quartier se passionnait pour ou contre ses artistes habituels, épousait leurs querelles, se répétait leurs bons mots ou leurs aventures; Frédérick-Lemaître surtout, tragique, débraillé, buveur, prodigue, génial, portant, dans la vie comme au théâtre, le panache effiloché de Don César de Bazan, avait sa légende; on s'extasiait sur ses amours avec Clarisse Miroy, tramées de coups de canne et de tendresses folles. Le lendemain d'une de ces retentissantes querelles, Frédérick, racontait-on, sonnant à la porte de sa maîtresse, fut reçu par la mère de Clarisse; la bonne dame, effrayée de se trouver en présence du brutal artiste, levait déjà le bras pour se garer des coups... «Vous battre, moi, vibra Frédérick, avec la voix tonitruante de Richard d'Arlington, vous battre! pourquoi?... Est-ce que je vous aime?»