Le Théâtre Historique deviendra le Théâtre Lyrique, et l'admirable Mme Miolan-Carvalho, la reine du chant, y créera, avec quel art, Faust, Mireille, les Noces de Jeannette, la Reine Topaze, etc. Vers 1861, le glorieux maître Massenet, encore élève au Conservatoire et à la veille d'obtenir son Prix de Rome, remplira—à l'orchestre du théâtre—les fonctions de timbalier, aux modestes appointements de 45 francs par mois! Les frères Davenport, le prestidigitateur Robin donneront en face leurs amusantes séances d'hypnotisme et de magie blanche.

On rencontre, sur cet inoubliable boulevard du Temple, tous les auteurs à la mode: Dennery, Théodore Barrière, Victor Séjour, Paul Féval, Gounod, Berlioz, A. Adam, Clapisson, Saint-Georges, les frères Cogniard, Clairville et le grand Dumas passe triomphalement, distribuant à tous des poignées de main. Les cafés refusent du monde. Les marchands d'oranges font fortune, les gavroches vendent des contremarques, portent des bouquets aux jolies actrices, hèlent des cabriolets. On s'interpelle, on crie, on se dispute, on rit surtout, sous l'œil indulgent de la police et au bruit de la sonnette du marchand de coco: c'est l'âge d'or!

LE BOULEVARD DU TEMPLE, VERS 1860.

En 1862, une regrettable décision du baron Haussmann, préfet de la Seine, supprima ce coin vivant, si joyeux, et sur les ruines de tous ces théâtres, qui apportaient la fortune et la gaieté, s'élèvent la caserne du Prince-Eugène, la vilaine bâtisse de l'Hôtel Moderne et le déplorable monument de la place de la République. De tout ce beau et artistique passé, rien ne subsiste que le minuscule théâtre Déjazet, au coin du passage Vendôme, et le Café Turc, mais combien différent de ce qu'il fut autrefois, alors que Bailly le peignit sous le Directoire: les élégantes, les Merveilleuses, les Incroyables y venaient alors «écorcher une glace ou déguster de petits pots de crème», en y écoutant des concerts de citharistes; de jeunes Savoyards faisaient danser leurs marmottes devant les «âmes sensibles» et les bourgeois économes du quartier menaient leur famille contempler la haute vie parisienne qui faisait du Café Turc un de ses séjours d'élection.

Les restaurants étaient nombreux; souvenirs des cafés renommés d'autrefois comme le café Godet et le café Yon. On y chantait, on y dansait, on y riait et parfois aussi l'on y complotait. C'est au restaurant des Vendanges de Bourgogne, faubourg du Temple, rendez-vous ordinaire des repas de noces parisiennes ou des agapes de la Garde nationale, que,—le 9 mai 1831, à la fin d'un banquet donné pour célébrer l'acquittement de Guinard, de Cavaignac, des frères Garnier, accusés de complot contre la sûreté de l'État—Évariste Gallois, un couteau à la main, porta en trois mots, ce toast menaçant: «A Louis-Philippe!»

Le grand Flaubert habitait boulevard du Temple, au nº 42; là le dimanche, il réunissait, dans de bruyants déjeuners, ses fidèles, Zola, Goncourt, Daudet, de Maupassant, Huysmans, Céard, Georges Pouchet, à quatre pas d'une maison qui fut tragique. C'est, en effet, au nº 50, au troisième étage d'une misérable masure, que, le 28 juillet 1835, derrière une jalousie, Fieschi avait installé les vingt-cinq canons de fusils bourrés de balles, qui constituaient sa «machine infernale»; une rigole de poudre passait sur les vingt-cinq lumières. Quelle terrible volée de mitraille devait vomir cet effroyable engin de mort! L'épicier Morey, qui avait aidé à préparer ce crime monstrueux, avait même pris l'utile précaution d'avarier quatre des canons de fusil dont l'éclatement devait supprimer Fieschi lui-même.

Pépin, autre complice, avait eu soin de passer et repasser plusieurs fois à cheval, au petit pas, devant la fatale fenêtre, et, derrière la jalousie, Fieschi, excellent tireur, avait pu tout à son aise viser et mettre au point exact de mire son effroyable machine à tuer. Louis-Philippe, qui, dix fois déjà avait échappé aux assassins, devait cette fois succomber. Mais les conjurés n'avaient pas songé que le Roi, passant en revue la Garde nationale, suivrait, non pas le milieu du boulevard, en dos d'âne à cause de l'écoulement des eaux, mais bien les chaussées beaucoup plus basses le long desquelles les troupes étaient rangées. La volée de balles, renversant femmes, enfants spectateurs, officiers et escorte placés à la gauche du Roi, passa par-dessus sa tête et n'atteignit que le haut de son chapeau à cornes: ce fut une effroyable tuerie, le boulevard ruissela de sang; plus de quarante malheureux gisaient sur la chaussée, dont le glorieux maréchal Mortier, qui expira couché sur une des tables de marbre du Café Turc, où les blessés et les morts avaient été transportés. Fieschi, blessé, fut arrêté dans l'arrière-cour de la maison voisine, alors qu'il cherchait à fuir par la rue des Fossés-du-Temple. Le 19 février 1836, il montait à l'échafaud avec ses complices, Pépin et Morey.

THÉATRE DES FUNAMBULES, BOULEVARD DU TEMPLE.
Aquarelle de Martial. (Musée Carnavalet.)