RUE DE CLÉRY.
Gravure sur bois de A. Lepère.

Cette bizarre et tortueuse rue de Cléry, dont l'arête coupante se profile si étrangement sur le ciel, vit se jouer un autre drame. Le père d'André et de Marie-Joseph Chénier habitait au nº 97. C'est là—croit-on—que, le 7 thermidor, il attendait,—avec quelle anxiété!—la mise en liberté de son fils André, depuis de longs mois prisonnier à Saint-Lazare. Le pauvre homme n'avait-il pas eu l'idée folle de s'adresser au cœur(!) de Collot d'Herbois pour lui demander l'élargissement du poète. Collot d'Herbois, ancien acteur qui, sur un autre théâtre, se vengeait d'avoir été sifflé, n'avait pas oublié les vers cinglants où André Chénier l'avait étrillé de main de maître; mais il ignorait en quelle prison se trouvait le poète. Marie-Joseph Chénier, suspect lui-même, avait su, en effet, gagner du temps, reculer le procès, faire perdre la trace de son frère. C'était, à cette heure suprême de la Terreur, la seule chance possible, et le renseignement si ardemment souhaité était apporté par le père Chénier lui-même, qui livrait ainsi au plus mortel ennemi de son fils, à Collot d'Herbois, ce cabotin sinistre, la tête de son adoré André! «Demain, avait assuré Collot, ton fils sortira de Saint-Lazare.» Il tint parole, le 7 thermidor; à l'heure où, devant la table servie, l'attendait son malheureux père, André Chénier montait en charrette pour aller à l'échafaud dressé ce jour-là barrière du Trône!


Autour de la pittoresque rue de Cléry, s'étend un quartier bizarre, étrange, un enchevêtrement de petites rues, de ruelles, de passages; la rue Notre-Dame-de-Recouvrance, la rue Sainte-Foy, la rue des Petits-Carreaux, la rue de la Lune, où Balzac logeait dans une ignoble mansarde, Lucien de Rubempré, veillant le corps de Coralie morte, et composant des chansons libertines pour gagner l'argent nécessaire à l'enterrement de sa maîtresse.

Dans ces rues tortueuses, sombres, étroites, il est facile de reconstituer la physionomie du Paris d'autrefois; les vieilles demeures y sont nombreuses encore, mais, comme au Marais, vouées à de petits commerces, à de pauvres industries. Le Consulat, après la campagne d'Égypte, y ouvrit un certain nombre de voies, aux noms de victoires: les rue de Damiette, d'Aboukir, du Nil. Sur l'emplacement de la place du Caire, s'élevait jadis l'hôtel des Chevaliers du Temple. Un reste de chapelle gothique, où l'on conservait le casque et l'armure de Jacque Molay, fondateur et grand maître de l'ordre, servait, en 1835, de salle de réunion aux adeptes de ce rite, et le père de Rosa Bonheur, chevalier du Temple, y fit baptiser sa fillette sous la «voûte d'acier», faite des épées qu'entrecroisaient les chevaliers de l'ordre, vêtus de tuniques blanches, la croix rouge brodée sur la poitrine, bottés de daim et la tête couverte d'une toque carrée en drap blanc, surmontée de trois plumes, jaune, noire et blanche!


Un délicieux tableau de Dagnan, conservé au musée Carnavalet, nous montre le boulevard Poissonnière en 1834. La plupart des maisons subsistent encore, mais, hélas! les grands arbres à l'épais feuillage, qui faisaient de ce boulevard une sorte d'allée de parc, ont depuis longtemps disparu. Victorien Sardou, cet amoureux de Paris, qui y est né, qui y est acclamé, aimé et honoré, se rappelle fort bien avoir connu ces beaux ombrages et longuement flâné devant le théâtre du Gymnase. O prescience! devinait-il les succès qui l'y attendraient avec les Ganaches, les Vieux Garçons, les Bons Villageois, Andréa, Féréol, Séraphine, Fernande, etc.

LA PORTE SAINT-DENIS.
Girtin, del.