Plus loin, nous rencontrons l'ancien théâtre des Variétés, dont l'antique façade raconte un glorieux passé: Duvert, Lauzanne, Bayard, Scribe, Meilhac, Ludovic Halévy et surtout Offenbach, dont la musique enfiévrée mit pendant vingt ans le diable au corps à Paris.

Ludovic Halévy, cet exquis notateur de la vie parisienne, nous a donné, d'après le Père Dupin, un croquis charmant de ce qu'était le boulevard Montmartre vers 1810: «Les acteurs des Variétés avaient été obligés de quitter la salle de la Montansier; leurs vaudevilles avaient plus de succès que les tragédies du Théâtre-Français. L'Empereur rendit un décret qui leur retira la salle du Palais-Royal; on leur permit de reconstruire une nouvelle salle sur le boulevard Montmartre!... Un affreux quartier pour un théâtre? C'était presque la campagne; il n'y avait pas une seule de ces grandes maisons que vous voyez là! Rien que des petites échoppes à un seul étage, des espèces de méchantes baraques en bois et les deux petits panoramas du sieur Boulogne... Pas de trottoirs, le sol en terre battue entre deux rangées de grands arbres... Quelques vieux fiacres et cabriolets passaient de temps en temps... La campagne enfin... C'était la campagne!!...»


A la hauteur des Variétés, commençait ce qu'on appelait, sans qualificatif, le Boulevard. Pour les flâneurs, les désœuvrés, les gens d'esprit, les clubmen, les hommes de lettres et les journalistes du second Empire, ce fut une sorte de lieu sacré. Grammont-Caderousse, le prince d'Orange, Khalil-Bey, Paul Demidoff, Aurélien Scholl, Roqueplan, Aubryet, Jules Lecomte, Auguste Villemot, y étaient rois. Le Café Anglais, la Maison Dorée, Tortoni, hébergeaient les grands viveurs, les journalistes à succès et les hommes de lettres à la mode. Le gaz y flambait, les bouchons de champagne sautaient et rien qu'en s'ouvrant les pianos jouaient tout seuls l'Évohé d'Orphée aux Enfers! Un bon mot dit à propos coupait court à une querelle; les princes de l'esprit y tenaient tête aux princes de la naissance ou de l'argent, comme ce jour où, à Tortoni, le duc de Grammont-Caderousse lançait un paquet de plumes d'oie par la figure de Paul Mahalin, coupable d'avoir la veille, dans un petit journal, fortement égratigné la diva S..., que le grand seigneur protégeait.

«—De la part de Mademoiselle S...,» avait dit le duc.

Et Mahalin de riposter avec son plus grand salut:

«—Je savais bien, Monsieur, que Mademoiselle S... plumait ses amants, mais je n'osais espérer que ce fût à mon profit.»

LE BOULEVARD DES ITALIENS.
Gravure sur bois de A. Lepère.

Depuis les sombres jours de 1870, l'élégant boulevard s'est démocratisé. Les vieilles demeures elles-mêmes ont changé de destination, et l'on vend des «Orfèvrerie Christofle» dans le délicieux pavillon élevé par le Maréchal de Saxe—après les guerres du Hanovre—à l'angle du Boulevard et de la rue Louis-le-Grand. Au XVIIIe siècle on avait eu l'idée de fleurir les toits des maisons voisines de ce bel hôtel, et l'on y dînait joyeusement—à l'ombre des treilles—en regardant au loin tourner les moulins de Montmartre. L'exemple fut imité de nos jours—et l'on criait presque à l'innovation.—C'est une erreur de plus, il n'y a rien de nouveau sous le soleil. On modifie simplement et la plupart du temps la modification est regrettable!