Le perron de Tortoni n'est plus. Les brasseries, la soupe à l'oignon et les choucroutes garnies remplacent les aristocratiques restaurants de jadis. C'est une autre physionomie, mais c'est encore un coin de Paris vraiment gai, spirituel, amusant, original. La promenade y est délicieuse, mais hélas! rien ne s'y retrouve rappelant le passé, depuis que le terrible incendie de 1887 a détruit l'Opéra-Comique de nos pères, l'Opéra-Comique de Grétry, de Dalayrac, de Méhul, de Boïeldieu, d'Hérold; cet Opéra-Comique dont la façade ne s'ouvre pas sur le boulevard, suivant le désir formel exprimé en 1782 à Heurtier, l'architecte, par les «Comédiens du Roi», refusant d'être confondus avec les «Comédiens du boulevard». En cet Opéra-Comique, se réunissaient chaque soir, dans le grand foyer—orné des bustes des ancêtres de la musique française et des compositeurs qui avaient fait la gloire de la maison—des habitués dont la présence seule était une protestation contre la musique moderne: Auber, Adam, Clapisson, Bazin, Maillard; plus tard, mais avec une tout autre esthétique, G. Bizet, Léo Delibes, V. Massé, J. Massenet, Carvalho, Meilhac, Halévy et aussi le père Dupin, cet étonnant centenaire qui regardait un soir, d'un œil rancuneux, le buste de Hérold, en grommelant: «M'a-t-il assez fait enrager, ce gamin-là!» Devant l'ahurissement général, il justifia: «J'ai été son correspondant en 1806, au collège Saint-Louis!»... nous étions en mai 1885! Ce même Dupin, réactionnaire obstiné, s'attirait d'un contradicteur cette menaçante réplique: «Toi, nous t'avons raté en 93. Mais à la prochaine Révolution, nous ne te manquerons pas!»

Ces aimables parlottes, ces charmants rendez-vous qui réunissaient tant de gens d'esprit, de jolis causeurs, d'artistes, d'hommes du monde, tels que le foyer de l'Opéra-Comique, celui de l'Opéra ou celui de la Comédie-Française n'existent plus guère qu'à l'état de souvenir. Il n'en faudrait cependant pas conclure que l'usage en soit aboli; les réunions d'artistes n'en sont ni moins fréquentées ni moins suivies. Beaucoup ont émigré à Montmartre, sur la Butte Sacrée; cette «mamelle du monde», hurlait l'étonnant Salis dans ses boniments du Chat Noir, est l'une des plus amusantes curiosités de Paris.

THÉÂTRE DES VARIÉTÉS VERS 1810.
D'après une sépia de l'époque. (Musée Carnavalet.)

MÉDAILLE COMMÉMORATIVE DU SIÈGE DE PARIS.

Gai, travailleur, cynique, blagueur et religieux, ce quartier composite offre le plus singulier mélange de poètes, de peintres, de sculpteurs, de limonadiers et de pèlerins. Sur les boulevards de Clichy et des Batignolles, les feux tournants du Moulin Rouge éclairent un monde de viveurs, d'élégants, d'artistes, de filles et de souteneurs. Chaque cabaret—et il y en a beaucoup—recèle un ou plusieurs poètes plus ou moins comiques, mais toujours frondeurs et «rosses», comme dit le spirituel Fursy, un des meilleurs desservants de ces «boîtes à musique». Les grands de la terre, les politiciens, les ministres y sont chansonnés sans trêve et sans merci, et aussi les menus faits du jour; le dernier discours d'un ministre, l'élégance de Pelletan, les cravates de Le Bargy, les progrès de l'aviation, la dernière Encyclique du Pape, l'impôt sur les automobiles, le divorce à la mode, les récentes visites du roi d'Espagne ou du tzar de Bulgarie, tout est mis en couplets et spirituellement frondé par les Bonneau, les Numa Blès et autres successeurs d'Ange Pitou.

UN ÉPISODE DU SIÈGE DE PARIS.
Gravure de l'époque.