Tout ce quartier, d'ailleurs, est d'aspect triste, silencieux, vieillot et monacal. Les marchands de chapelets, de scapulaires, de cierges, de signets, de missels, d'images de piété, de cordons d'aubes, y tiennent boutique. C'est une sorte de foire pieuse dans ces rues aux noms liturgiques: Saint-Eleuthère, Saint-Rustique, près de la rue Girardon et du cimetière du Calvaire, que domine la silhouette dégingandée du vieux Moulin de la Galette, rendez-vous ordinaire de flâneurs, de boulevardiers curieux, de modèles d'artistes, de filles et de souteneurs du quartier. L'ancien Montmartre, si pittoresque, se retrouve surtout dans la rue Saint-Vincent, la rue des Saules où se rencontre le cabaret du Lapin agile, la rue de la Fontaine-du-But, rues sordides, bordées de pauvres galetas aux fenêtres garnies de linges séchant sur des cordes et qui semblent, à chaque étage, loger une misère différente; rues étranges, comprises généralement entre une masure effritée et un enclos de planches verdies par les pluies et couvertes d'inscriptions; ces palissades servent, en effet, d'exutoires aux épanchements, aux confidences des «costauds» et des «gigolettes» du quartier. C'est ainsi que, sans l'ombre de retenue, le «Tatoué de la rue de Norvins» affiche sa flamme pour «Mireille»; quant à «Victor le Frisé», il est adoré de son «Hermine» et s'en vante; «Beauché, nez cassé des Batignolles», par contre, nourrit de noirs desseins contre «Héloïse la Rouquine». Des rendez-vous s'y donnent, amoureux ou sinistres, des serments, des menaces s'y inscrivent. Les grands de la terre y sont sévèrement jugés. L'épithète est toujours amère. Cela sent la débauche, le vice et le crime.

Et cependant dans ce «coin de Paris» que les «embellissements modernes» feront certainement disparaître avant peu, il se rencontre d'admirables paysages, des ruelles exquises pleines de verdure, d'oiseaux, de pigeons familiers, de merles siffleurs, et l'on se croirait très loin, dans quelque paisible province, si, au bout de toutes ces rues, la grande masse violacée de Paris n'étalait sous la lumière du ciel son incomparable et féerique panorama, océan de pierres d'où émergent, comme des mâts, les campaniles des palais, les tours, les clochers, et les flèches des églises, où se découpent les dômes, les toits des monuments, les faîtes des maisons, les masses vertes des jardins. Incomparable, unique vision faite de souvenirs d'art, de grandeur et de beauté!


Le grand Balzac nous apprend que l'infortuné César Birotteau fut ruiné par les spéculations qu'il tenta sur les «terrains vagues avoisinant l'église de la Madeleine», il y mangea les bénéfices réalisés dans «l'Eau carminative» et dans «la Double Pâte des Sultanes». Sa parfumerie «la Reine des Roses» y sombra...

Et cependant César Birotteau avait raisonné juste; aujourd'hui «les terrains de la Madeleine» sont les plus haut cotés de Paris.

En 1802 c'étaient des chantiers de construction d'où émergeaient des piliers de l'église commencée depuis si longtemps et qu'on ne finissait pas de bâtir.

PLACE DE LA CONCORDE EN 1829.
Canella, pinxit. Musée Carnavalet.

C'est là que se passa l'épisode charmant retracé par Duplessis-Bertaux sous ce titre aimable «La bienfaisance ingénue» (fait historique du 5 messidor, an X). Une longue notice placée sous le dessin nous apprend que Pradère, Persuis, Elleviou et «son épouse» se promenant par une belle soirée boulevard de la Magdeleine, rencontrent un aveugle, chanteur ambulant qui, «par les accords de son piano, sollicitait la charité publique». La recette était déplorable et nos bons et braves artistes improvisant un petit concert en plein air, corrigent la mauvaise fortune du pauvre diable. Après avoir délicieusement chanté, Mme Elleviou, son mari et Pradère font la quête et versent 36 francs dans les mains tremblantes d'émotion de l'aveugle!