Pendant que l’infortuné se rétrécit, racornit sa faculté de voir et de sentir, paralyse, pétrifie sa puissance d’émotion, je vais de par le monde, j’interroge les choses, je tâche à saisir leurs fuyants aspects, à me mettre à l’unisson de leur harmonie, à pénétrer leur inexprimable mystère, à jouir des spectacles changeants dans une acuité de joie que je laisse au monde mouvant le soin de renouveler sans cesse.

...Oui, l’humanité vit dans un miracle, dans un miracle vrai, d’où elle peut incessamment tirer d’incroyables joies: seulement, elle n’en perçoit pas, ou, pour parler avec plus de précision, elle commence à peine d’en formuler la notion. Depuis des milliers et des milliers d’années, l’œil humain s’oppose à la planète qui lui renvoie, toutes palpitantes, les ondes de vie jaillies de l’incendie solaire. Tout ce qui nous est parvenu des monuments de l’art, depuis la hache primitive d’une proportion heureuse et d’une coloration puissante, depuis les profils d’ours et de mammouth qu’un Léonard de l’âge de pierre dessina sur les os du musée de Saint-Germain, jusqu’à la cathédrale de Monet, nous permet d’apprécier sommairement les phases de vision par où notre race a passé.

Nous savons que ce qui a frappé nos aïeux d’abord, c’est la vie dans ses manifestations les plus agitées. La forme d’ensemble, le modèle sommaire, une coloration moyenne, vaguement perçue, sans précision de tons ou de valeurs. N’est-ce pas aujourd’hui même la vision de l’enfant—qu’il dessine ou colorie? Nous savons que les anciens, Asiatiques, Égyptiens, Hellènes, bien que leur mythologie témoigne d’une vive impression des phénomènes du monde en ses aspects mouvants, ne conçurent pas au même degré que nous le besoin d’exprimer les sensations reçues du spectacle des choses.

Interrogez les vases grecs, dont beaucoup reproduisent quelques-unes des plus fameuses peintures de l’antiquité, cherchez un paysage, un arbre, un rocher, une mer, une eau courante ou paisible. Depuis longtemps, sans doute, les poètes avaient marqué leur vive perception de certains aspects de ce que nous résumons aujourd’hui dans le mot compréhensif de Nature, mais la sensation n’était pas suffisamment précisée pour empêcher Zeuxis de s’attarder aux natures mortes. Du moins, est-ce le sujet qu’on a choisi pour le célébrer dignement. Polygnote, à la Lesché de Delphes, a représenté des scènes de la guerre de Troie, sans pousser la recherche plus loin. Si l’on en croit Pausanias, il ne disposa jamais que de moyens limités et dut même accepter l’aide d’écriteaux explicatifs pour éclaircir le sujet de ses tableaux. Faut-il parler des primitifs, de leurs arbres, de leurs rocs, de leurs prairies? Voyez l’étrange paysage que le grand Léonard, en pleine Renaissance, donne pour fond de tableau à sa Joconde.

La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.

Voilà, suivant la remarque de Théophile Gautier, la seule impression que le génie de Molière nous ait jamais transmise de ses contemplations champêtres. Il faut La Fontaine et Rousseau pour s’éprendre de la terre. Comment apprécier aujourd’hui le laborieux paysage du Poussin?

Je n’ai pas à faire ici l’histoire du paysage. Il me suffit de remarquer, avec Gustave Geffroy, que le soleil, qui luit pour tout le monde, longtemps n’a guère lui pour la peinture: «Chez Ruysdaël, Hobbéma, si l’on veut des noms de grands paysagistes, le feuillage persillé, métallisé, est couleur d’encre, le soleil s’est éteint, tout apparaît éclairé du jour sombre de l’atelier.» Corot, cependant, eut l’émotion lumineuse. L’éducation de l’œil progressivement se faisait. Comme le dit justement Geffroy dans sa belle étude de l’impressionnisme qui nous a tous si vivement frappés: «Le sens de la lumière ne pouvait pas être dans l’œuvre d’art, alors qu’il n’était pas dans la connaissance... La peinture, comme le reste de l’expression humaine, devait refléter la lente découverte des choses et de soi qui est le fond de la destinée humaine.»

Avec l’école impressionniste s’affirme enfin la souveraineté de la lumière. Elle éclate, elle envahit l’être, elle s’impose en conquérante, elle domine le monde, support de sa gloire, instrument de son triomphe.

Qui ne comprend désormais que l’œil humain voit aujourd’hui d’autre façon que naguère? Après de longs efforts, il a découvert la nature, obscure d’abord, maintenant éclaircie. Ce n’est pas tout. Qui peut dire quelles joies sont réservées