--Qu'avez-vous, monsieur Jean? Vous rêviez?

Je regarde, effaré, autour de moi. Il fait grand jour.

--Dépêchez-vous de vous habiller. Le chocolat est prêt et monsieur vous attend.

Une demi-heure après, nous partons. Nous sommes au bout de la rue qui donne sur le chemin de Versailles, lorsque la tête d'un peloton de Prussiens, baïonnette au fusil, apparaît sur la route. Mon grand-père m'empoigne brutalement par le bras et me colle le long d'un mur, derrière une haie. Je regarde entre les branches. Les Allemands s'avancent à grands pas; au milieu d'eux marche un homme, les mains attachées derrière le dos. J'aperçois un grand chapeau neuf, un visage pâle, une vieille blouse bleue... C'est l'homme d'hier. Je le reconnais...

--Grand-papa, cet homme...

--Et! parbleu! cet homme, c'est un vagabond qu'une patrouille prussienne a ramassé le long d'un fossé. Les Prussiens sont très sévères... pour ça... pour les vagabonds... On l'aura ramassé... Seulement, il vaut mieux ne pas se laisser voir... dans ces affaires-là... ça vaut mieux...

Mon grand-père ment, j'en suis sûr. Pourquoi ment-il? Où mène-t-on cet homme enchaîné? Pourquoi nous sommes-nous cachés?

Nous nous remettons en route et bientôt nous atteignons l'entrée des bois qui s'étendent jusqu'à Versailles. Mais, tout à coup, je saisis à deux mains le bras de mon grand-père.

Là-bas, derrière le village, une décharge terrible vient d'éclater.

--Grand-papa! grand-papa! as-tu entendu?...