Oui, la crainte. Une crainte particulière, par exemple. Celle probablement que peut faire éprouver l'appréhension du contact de l'ignoble chauve-souris ou du crapaud visqueux. Je n'avais pas ressenti cela, jusqu'à présent. Il est vrai que je n'avais guère eu connaissance que de la partie brutale du système, et que la partie plus particulièrement jésuitique était restée voilée à mes yeux. Maintenant que j'ai tout vu, maintenant que j'ai vu Tartufe porter des épaulettes et Laubardemont un panache, maintenant que je sais qu'il me faut redouter non seulement la griffe du tigre, mais la dent de la vipère et le dard du scorpion, j'ai peur.
Sortirai-je jamais d'ici? Encore quatre mois, mon Dieu!... comme c'est long! Je passe des jours bien tristes et des nuits bien lugubres! J'essaye, pourtant, d'atténuer la sensation trop forte du présent avec la vision de l'avenir. Je voudrais que cette image pût abolir dans mon esprit toutes les autres images et que le rose dont je l'enlumine mît un éclair de gaîté sur le fond noir de mes pensées... Un rien me trouble, le moindre incident me bouleverse. Les nerfs s'en mêlent.
Les petites peurs, les grandes craintes, les crâneries passagères, les longs affaissements, les vigoureux espoirs qui vous enlèvent avec l'élasticité d'un tremplin, et le filet lâche de la désespérance dans lequel on retombe, mou et flasque—sans pouvoir se briser les os...
Je me suis fait un petit calendrier sur lequel, tous les soirs, j'efface une journée. J'en ai encore, des coups de crayon à donner!... Une superstition stupide s'est emparée de moi, aussi. Partout je cherche des présages, heureux ou malheureux, des indices d'une libération prochaine ou d'un événement cruel.
—Si le gros nuage gris, à gauche, a atteint la montagne avant le petit nuage blanc, à droite, ce sera bon signe pour moi.
Et, si c'est le nuage blanc qui arrive premier, j'ai toujours d'assez bons yeux pour m'apercevoir qu'un coin du nuage gris—très léger, c'est vrai—a atteint le but avant lui. Dans ce dernier cas, pourtant, je ne suis pas parfaitement tranquille. Ma conscience me reproche tout bas une indélicatesse coupable.
Je voudrais avoir un sou, pour jouer la chose à pile ou face. Comme ça, je ne pourrais pas tricher.
Je n'ai pas un sou—heureusement.—Car, si j'avais le malheur de perdre, je sens bien que je n'aurais pas la force de me rebiffer contre la décision de l'oracle, et que je serais sans aucun doute la victime de ma crédulité idiote, mais forcenée.
—Froissard, une lettre pour vous.
Le vaguemestre me tend une enveloppe que je dois ouvrir devant lui. Tiens, une lettre de mon cousin, du cousin qui m'envoyait de l'argent à El-Ksob, au temps des orgies sardanapalesques avec les Gitons callipyges. Mais, à propos, comment a-t-il pu savoir mon adresse, le cousin? Qui diable a pu lui apprendre... Voyons la lettre.