— Énormément! je suis faite pour ça, voyez-vous. C'est tellement drôle, de raconter des blagues d'un bout de l'année à l'autre, de n'être jamais ce qu'on parait, et de se moquer de tout le monde sans avoir l'air de rien! C'est comme si l'on ne sortait pas du théâtre. On se regarde jouer sa comédie, vous savez, et c'est délicieusement énervant. Des tas de sensations, mon cher! Je vous expliquerai ça quand vous voudrez; mais je vous préviens que je ne suis éloquente qu'en chemise. C'est ma robe de professeur. Il faudra vous décider, si vous voulez vous instruire. Vous déciderez-vous?
— Sans aucun doute.
— Vous aurez raison. En attendant, soyez convaincu que j'éprouve une joie intense à les tromper tous, mon mari avec Armand, Armand avec d'autres — j'ai deux rendez-vous pour demain; comment faire? — et à leur tirer des carottes — passez-moi le mot — des carottes à la Vichy.
Mais elle aperçoit son mari et Armand de Bois-Créault qui se dirigent de notre côté, et change subitement de sujet de conversation. Ils nous rejoignent. C'est Mouratet qui a gagné la partie de billard; le proverbe a encore une fois raison.
— Je reprochais vivement à M. Randal de n'être, pas venu à Paris l'hiver dernier, dit Renée. Il m'a promis d'y faire un long séjour au commencement de l'année prochaine. Maintenant, il faut qu'il répète sa promesse devant témoins.
Je promets; et, comme il est dix heures et demie, je déclare que je suis obligé de me retirer. Je ne veux pas manquer de parole à Marguerite de Vaucouleurs.
XXIII — BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR
L'hiver venu, j'ai tenu la solennelle promesse que j'avais faite aux époux Mouratet, à Vichy. J'ai quitté Londres pour Paris avec l'intention de passer quelque temps dans cette capitale du monde civilisé. Ce n'est pas que je sois fou de Paris; non; j'y suis né et j'aimerais autant mourir ailleurs. Je n'ai aucun engouement de provincial pour cette ville si vantée et dont le seul monument vraiment beau se trouve à Versailles. Mais le séjour de Londres m'était devenu insupportable, vers la fin de décembre. La saison d'automne avait été morne et, à part deux ou trois expéditions peu fructueuses, je l'avais passée les bras croisés. L'inaction n'est pas mon fait. Elle me pèse. Elle me semblait plus lourde encore avec la hantise de souvenirs qui venaient croasser comme des corbeaux sinistres, à cet anniversaire d'événements dont je voudrais avoir perdu la mémoire.
En vérité, je commence à boire pour oublier, moi qui, jusqu'à présent, n'ai jamais bu que pour boire. Je glisse insensiblement sur la pente de l'inconduite. J'en suis tout étonné moi-même, car je n'aurais certainement pas cru… Mais sait-on ce que l'avenir nous réserve?
Qui aurait pu prévoir, par exemple, que Mouratet deviendrait jaloux? Personne. Eh! bien, Mouratet est jaloux, férocement, comme un tigre. Renée, que j'ai été voir à plusieurs reprises, m'avait déjà averti du fait, mais j'avais refusé d'ajouter foi à ses assertions, tellement elles me paraissaient invraisemblables. Elle avait eu beau me dire que son mari la faisait surveiller, rentrait à des heures auxquelles on ne l'attendait pas, venait troubler de son apparition intempestive ses plus innocents five o'clock, et exigeait qu'elle lui rendit compte de son moindre mouvement, j'étais resté sceptique. Mouratet jaloux, c'est trop drôle.