Pourtant, rien n'est plus vrai. Mouratet lui-même me l'a avoué la semaine dernière, un matin où je l'avais rencontré par hasard et l'avais emmené déjeuner avec moi. «Tu ne sais pas ce que c'est que la jalousie, m'a-t-il dit d'une voix à fendre l'âme. C'est un tourment indicible et je l'endure depuis deux mois. — Deux mois! me suis-je écrié. Veux-tu me dire qu'il y a deux mois que tu doutes de la vertu de ta femme? — Hélas! oui. Je n'ai pas de preuves, il est vrai… — Eh! bien, mon ami, si tu n'as pas de preuves à l'heure qu'il est, tu as complètement tort de te mettre martel en tête. Une femme coupable ne demande pas trois semaines pour se trahir; l'impunité accroît son audace et… — C'est ce que je me dis tous les jours; mais… — Ta, ta, ta; tu as toujours été défiant. Au collège même, je me rappelle… — Tu crois? a demandé Mouratet avec un éclair de joie dans les yeux. — Comment, si je crois! Tu es la défiance même! Tu ne t'en aperçois pas, et je ne te l'aurais jamais dit si les circonstances ne m'avaient pas forcé à ouvrir la bouche; mais vraiment… — Tu pourrais bien avoir raison. Quand j'y réfléchis, en effet… Pourtant, j'ai reçu tant de lettres flétrissant la conduite de Renée… — Des lettres écrites par des femmes jalouses de sa beauté. — Peut-être. Malgré tout, il y a une chose que je ne m'explique pas. Ses dépenses de toilette sont exagérées, certainement; et je me demande d'où vient l'argent… — Ah! c'est l'éternelle question! D'où vient l'argent! Mais, des économies que sait faire ta femme, mon cher. Elle économise, ta femme. Elle met de côté cent sous par ici et vingt francs par là. Les petits ruisseaux font les grandes rivières; et lorsqu'elle a besoin d'une certaine somme pour sa modiste ou sa couturière, elle n'a pas à te la demander. Voilà. Moi, je trouve beaucoup de tact et de délicatesse dans cette façon d'agir; elle épargne ces discussions d'intérêt toujours si malvenues dans un ménage; elle épargne… Enfin, veux-tu mon avis? Ta femme est une femme supérieure à tous les points de vue et tu as le plus grand tort de douter d'elle… — Ah! a soupiré Mouratet, je suis dans une position si délicate, vois-tu! Je serai député avant deux mois, songes-y. Cela impose des devoirs, de grands devoirs. Un représentant du peuple est là pour donner l'exemple. Il faut que sa maison soit de verre, la femme de César ne doit pas être soupçonnée. — Naturellement, ai-je repris en faisant des efforts désespérés pour étouffer mon rire. Mais encore faut-il que les soupçons soient basés sur quelque chose. N'as-tu pas que des présomptions? Te méfies-tu de quelqu'un? — Oui et non. J'avais pensé tout d'abord qu'Armand… Il était sans cesse à la maison; on l'avait vu avec Renée… Mais je lui ai fait comprendre que ses assiduités étaient poussées trop loin et il est devenu la correction en personne. Depuis deux mois, il n'a vu Renée que devant moi, j'en suis sûr; quant à elle, elle ne sort presque plus… — Eh! bien, eh! bien, tu vois!… Des apparences! Avais-je raison de te parler de ton caractère ombrageux? Hein? Tu n'es pas brouillé avec Armand de Bois-Créault, au moins? — Pas du tout. Nous sommes les meilleurs amis du monde. Il est même entendu que nous irons ensemble, la semaine prochaine, au bal de l'Opéra. Tu y viendras aussi, j'espère? Tu sais, nous nous travestissons tous de pied en cap. Que veux-tu? Ce sont des choses que je n'aime pas beaucoup, mais elles me seront bientôt interdites; car, lorsqu'on porte l'écharpe de député… Oui. Armand sera en seigneur Louis XIII, Renée en pierrette… elle a refusé de se faire faire un costume plus dispendieux… — Ah! me suis-je écrié, tu devrais être honteux! C'est un reproche muet qu'elle t'adresse là, mais il est éloquent. — C'est vrai, a répondu Mouratet, la larme à l'oeil; et j'ai commis une autre sottise… Figure-toi… Non, c'est trop bête! Figure-toi que, moi, je serai déguisé en Barbe-Bleue.» Cette fois, j'ai ri sans me gêner, et de bon coeur. Mouratet en Barbe- Bleue? Oh! c'est à se rouler… «Je vois bien que c'est ridicule, a-t-il continué d'une voix piteuse; mais le costume est commandé, en cours d'exécution… Alors, c'est entendu. Nous comptons sur toi; viens nous prendre mardi soir.» Et il m'a quitté, l'air joyeux et penaud en même temps, joyeux des excellentes consolations que je lui ai données, penaud de m'avoir fait la confidence de sa jalousie sans motifs. Ah! triste et stupide idiot…
— Monsieur et Madame ne sont pas encore prêts, me dit le domestique qui m'introduit, le mardi, vers onze heures du soir, dans le salon du boulevard Malesherbes.
C'est bon. Je prends un journal sur une table; mais j'ai à peine eu le temps de le déplier qu'une porte s'entr'ouvre, s'ouvre tout à fait, et que Renée, en costume de pierrette moins le chapeau blanc, s'élance vers moi.
— Vite! Vite! dit-elle, écoutez-moi. Voulez-vous me rendre deux grands services?
— Cent, mille, tant que vous voudrez.
— Merci. Eh! bien, d'abord, il faut vous arranger, ce soir, à éloigner de moi mon mari pendant une demi-heure. Vous voyez ça? Qu'il n'ait pas envie d'aller regarder où je suis. Je vais vous le dire où je serai. Je serai dans une loge — vous savez? au fond — avec Armand. Oui, depuis deux mois, c'est à peine s'il a pu me dire qu'il m'aime plus de cinq ou six fois; et ce soir, c'est sérieux, il a un joli cadeau à me faire. Il a été fort gêné, ces temps-ci, mais sa mère vient d'hypothéquer son hôtel… Je vous raconte tout ça afin de vous faire voir comme c'est grave. Voilà. Il faut que vous écartiez mon mari pendant une demi-heure. Pourrez-vous?
— Certainement. Comptez sur moi. Mais ça, c'est le premier service. Et le second?
— Le second… Il faut que vous m'enleviez demain.
— Hein?
— Oui. L'existence que je mène n'est pas tenable. Si vous croyez que je n'en ai pas assez, d'une vie pareille! Questionnée, tourmentée, espionnée, pas une minute de liberté! Et tout ça, je vous demande pourquoi! Parce que Monsieur a reçu des lettres anonymes. On n'en envoie qu'aux imbéciles, des lettres anonymes! Je le lui dirai ce soir, pour sûr… Alors, vous voulez bien?