Je dégage ma main et je me lève.

— Est-ce que je sais ce que tu penses, toi? Je ne l'ai jamais su! Dis-le moi, si tu veux que je te réponde. Dis-moi si tu m'aimes, d'abord!

Des larmes roulent dans les yeux de Charlotte.

— Je t'aime, oui… Oh! Je ne sais pas… Je ne peux pas dire! Je ne te connais pas. Je ne te vois pas. J'ai peur… Je devine des choses, à travers toi; des choses atroces…

Je frappe du pied, car ses larmes me crispent les nerfs et m'irritent.

— Écoute, dis-je; écoute des choses plus atroces encore. Il faut que tu les apprennes, puisque tu veux savoir ce que je pense. Je ne veux point vivre de la vie des gens que tu connais, que tu fréquentes, que tu coudoies tous les jours. Leur existence me dégoûte; et, dégoût pour dégoût, je veux autre chose. J'ai déjà cessé de vivre de, leur vie. J'ai… Tu sais, le vol commis chez Mme Montareuil, ces quatre cent mille francs de bijoux et de valeurs enlevés la nuit. Eh! bien…

Charlotte s'élance vers moi et me pose sa main sur la bouche.

— Tais-toi! Je le sais. Je l'ai deviné! Ne parle pas; je ne veux pas… Viens.

Elle m'entraîne, me fait asseoir sur le divan et me jette ses bras autour du cou.

— Tu ne te doutais pas que je savais? que j'avais compris toute ta haine pour mon père et pour ceux qui lui ressemblent, et que j'avais pu lire en toi comme dans un livre le jour où tu es venu me parler, te rappelles-tu? en revenant de Bruxelles… Non, non, ne t'en va pas. Reste. Ne te mets pas en colère si je pleure; c'est plus fort que moi. Écoute. Je ne t'aimais pas, mais je sentais combien tu étais tourmenté… Et le soir où tu m'as parlé, dans le jardin, je ne t'aimais pas non plus, mais je savais que tu avais soif d'une amitié compatissante, comme tous les coeurs malheureux…