D'un geste brusque, je me délivre de son étreinte.

— Il fallait te défendre, alors, puisque tu n'avais que de la pitié pour moi! Ce n'est pas de la sympathie que je te demandais!

— Enfant! dit-elle en me reprenant dans ses bras; est-ce que tu le savais, ce que tu me demandais? tu voulais trouver l'oubli, en moi, le sommeil de toutes les pensées qui te hantent, la fin du cauchemar qui t'oppresse. Cela, je ne pouvais te le donner qu'avec moi-même. Ce soir-là, tu avais vu en moi une fée qui peut chasser les mauvais rêves; mais je n'étais qu'une femme, et mon seul charme c'était mon amour. Je te l'ai donné autant que j'ai pu; pas assez complètement, sans doute… et, surtout, je ne t'ai jamais dit ce que j'aurais dû te dire, je ne t'ai jamais parlé comme j'étais résolue à le faire chaque fois que je venais te voir. Pardonne-moi; je sentais que ta souffrance était tumultueuse et irritable, et je n'ai jamais osé… J'avais peur…

— Tu avais peur! dis-je en me levant et en marchant par la chambre. Peur de quoi? De me dire que j'étais un voleur? Je m'en moque pas mal! Ou bien d'entreprendre ma conversion? Tu aurais sans doute perdu ton temps. C'était bien inutile, va, tes airs mystérieux et tes façons d'enterrement… Tu m'as demandé ce que je voulais faire, tout à l'heure. Si ton père m'avait accordé ta main, j'aurais vu; mais puisqu'il refuse… je veux continuer, ni plus ni moins, et le tonnerre de Dieu ne m'en empêcherait pas. J'espère que tu ne me quitteras pas; tu t'ennuieras un peu moins que tu ne l'as fait jusqu'ici…

— Non, non! crie Charlotte. Ne parle pas ainsi! Ce n'est pas fait pour toi, cela! je ne veux pas…

— Pourquoi donc n'est-ce pas fait pour moi? Parce que les lois, qui ont permis qu'on me dépouillât depuis, ne m'ont pas fait naître pauvre? Parce que j'ai été enfermé au collège au lieu d'être interné dans la maison de correction? Parce que j'ai appris des ignominies dans des livres, derrière des murs, au lieu de faire l'apprentissage du vice en vagabondant par les rues? Je ne comprends pas ces raisons-là. Parce qu'on m'a fait donner assez d'instruction et qu'on m'a laissé assez d'argent pour me permettre d'agir en larron légal, comme ton père? Je ne veux pas être un larron légal; je n'ai de goût pour aucun genre d'esclavage. Je veux être un voleur, sans épithète. Je vivrai sans travailler et je prendrai aux autres ce qu'ils gagnent ou ce qu'ils dérobent, exactement comme le font les gouvernants, les propriétaires et les manieurs de capitaux. Comment! j'aurai été dévalisé avec la complicité de la loi, et même à son instigation, et je n'oserai pas renier cette loi et reprendre par la force ce qu'elle m'a arraché? Comment! toi qui es une femme et qui seras mère demain, tu peux être empoignée ce soir par des gendarmes que ton père aura lancés contre toi et enfermée jusqu'à vingt-et-un ans comme une criminelle, avec l'interdiction, après, de te marier avant l'expiration des interminables délais légaux! et tu hésiteras à fouler aux pieds toutes les infamies du Code?

— Non, dit Charlotte, je n'hésiterai pas. Je suis ta femme et je suis prête à te suivre. Mais… Non, je t'en prie, ne fais pas cela. Je t'en prie; pour moi, pour… l'enfant… et surtout pour toi. Oh! j'aurais tant donné pour que tu ne l'eusses jamais fait! et je te supplie de ne plus le faire. N'est-ce pas, tu voudras bien?

Elle se lève et vient près de moi.

— Dis-moi que tu voudras bien. Je sais aussi, moi, que c'est ignoble, toutes ces choses; toute cette société immonde basée sur la spoliation et la misère; je sais que les gens qui soutiennent ce système affreux sont des êtres vils; mais il ne faut pas agir comme eux…

— C'est le seul moyen de les jeter à bas, dis-je. Lorsque les voleurs se seront multipliés à tel point que la gueule de la prison ne pourra plus se fermer, les gens qui ne sont ni législateurs ni criminels finiront bien par s'apercevoir qu'on pourchasse et qu'on incarcère ceux qui volent avec une fausse clef parce qu'ils font les choses mêmes pour lesquelles on craint, on obéit et on respecte ceux qui volent avec un décret. Ils comprendront que ces deux espèces de voleurs n'existent que l'une par l'autre; et, quand ils se seront débarrassés des bandits qui légifèrent, les bandits qui coupent les bourses auront aussi disparu. Tu sais ce que je pense, maintenant; tu sais ce que j'ai fait et ce que je veux faire — tu entends? ce que je veux faire!