— Je vous demande pardon, Madame. J'admets très bien qu'une femme, même mariée, puisse se trouver dans des passes…

— À en faire? Oh! certainement. Mais, voyez-vous, ça ne vaut pas le mal qu'on se donne. Il y a de bonnes occasions quelquefois, je ne dis pas; mais elles sont rares. Quant aux liaisons sérieuses, il n'y faut plus compter; les hommes sont devenus tellement inconstants! Autrefois, il y avait des attachements vrais, profonds, qui duraient toute une existence; une femme mariée pouvait vivre, à cette époque-là. Mais aujourd'hui…

— Aujourd'hui, la morale est en actions; l'amour aussi. Il faut s'y faire…

— On s'y fait trop. Et la concurrence est énorme. On n'a même plus le mérite de l'audace, ou de l'originalité, à ne pas reculer devant ces outrages qu'on dit les derniers, pour faire croire que ça s'arrête là. Et il faut vivre, et s'habiller, et briller; et rester au zénith tout le temps. Pas moyen de s'éclipser un instant; car, quelle raison donner au monde? Son mari? Ça ne compte plus… Ah! si l'on avait des enfants, encore! Mais on n'en a plus. Que voulez-vous, Monsieur? On ne peut pas. Une jeune fille, tenue dans sa famille comme elle l'est en France, veut avoir à juste titre, lorsqu'elle se marie, quelques années de liberté. Donc, pas la servitude des enfants. On s'arrange pour ça. Et après, quand on voudrait en avoir, il est trop tard… Ah! vous pouvez le demander à Ida: elle m'a vue pleurer bien des fois, allez, quand elle me disait qu'il n'y avait pas de remède… J'ai eu bien du chagrin, dans ce salon où nous sommes… Il est vrai que j'y ai eu une grande joie. Vous savez sans doute comment Ida m'a mise en rapports avec M. Canonnier. Elle a dû vous le dire? Oui. C'était justement au moment où j'étais si tourmentée; mon couturier, ma modiste et ma lingère s'étaient ligués contre moi, m'obsédaient de leurs réclamations et faisaient de mon existence un enfer, ainsi que je vous le disais tout à l'heure… Non, non… Je voulais dire que mon oncle… ou plutôt ma tante… Enfin, vous savez que les fournisseurs choisissent toujours ces moments-là. Ils n'en font pas d'autres. Ils menaçaient d'aller porter leurs notes à mon mari. Je, ne savais à quel saint me vouer. Un Russe, qui m'avait promis monts et merveilles, m'avait manqué de parole. Un Russe, Monsieur!… Après ça, il fallait tirer l'échelle… Ida, à qui j'avais fait part de mes ennuis, m'avait déjà presque décidée à… utiliser mes relations. Je connais tant de monde, Monsieur! Des gens qui ont des fortunes chez eux, soit à Paris, soit à la campagne, et des moindres mouvements desquels je suis toujours instruite. Oui, Ida m'avait presque décidée, et M. Canonnier m'a convaincue; écoutez, Monsieur: on peut dire de lui ce qu'on veut, mais c'est un homme supérieur. Une intelligence, un tact, une façon si originale de voir les choses… et ce pouvoir extraordinaire de vous amener à les envisager comme lui! Je n'aurais jamais cru, je l'avoue, qu'un voleur pût être un aussi parfait gentleman. Il m'a fait revenir de bien des préjugés. N'attribuez qu'à l'honneur de sa connaissance le peu d'étonnement que j'ai eu à me trouver, en votre présence, devant un homme aussi distingué. Je m'incline profondément.

— Comme on voit bien, continue-t-elle, que nous vivons à une époque de progrès! Je suis persuadée, Monsieur, que vous avez reçu une excellente éducation. Je suis discrète et n'aime pas à poser de questions, mais quelque chose me dit que vous sortez de Polytechnique; il me semble vous voir avec un chapeau à cornes et l'épée au côté. Et dire que vous avez peut-être une pince- monseigneur dans votre poche! C'est à faire trembler… Mais votre profession est tellement romanesque! Comme elle me plairait, si j'étais homme! Vous devez avoir eu des tas d'aventures? Racontez- m'en une, je vous en prie. J'adore ça.

— J'en suis désolé, Madame, mais je ne saurais trouver dans l'histoire de mon existence aucun épisode d'un intérêt captivant. Les événements dont j'ai été le témoin ou l'acteur sont plutôt sombres que pittoresques. Si je vous en misais le récit, vous auriez certainement des cauchemars; et je ne voudrais pour rien au monde vous faire passer une mauvaise nuit.

— Je prends note de vos intentions, répond Renée en souriant. Mais vous ne me surprenez pas; les voleurs sont la modestie même. M. Canonnier était comme vous; il n'a jamais rien voulu me raconter. À part ça, il était charmant. Il se montrait plein de reconnaissance pour les renseignements que je lui fournissais; il est vrai que mes tuyaux sont toujours excellents. Il me donnait 50 pour cent sur le produit des opérations. Ce n'est peut-être pas énorme; mais il paraît que c'est le prix.

— Non, Madame, dis-je froidement, car je me souviens des avertissements que m'a donnés Ida. Non, Madame, ce n'est pas le prix. Le prix est 33 pour cent. Aucun voleur sérieux ne vous proposera davantage. Je m'étonne même que Canonnier ait pu vous offrir ce que vous dites, car je sais qu'il se faisait un point d'honneur de ne jamais dépasser le chiffre que je vous cite. Vos souvenirs, sans doute, doivent mal vous servir.

— C'est bien possible, murmure-t-elle avec une petite grimace. C'est déjà si lointain et j'ai si peu de tête! je croyais bien, pourtant… Vous dites 33. C'est si peu!… Moi, je disais 50. Eh! bien, coupons la poire en deux, ou à peu près. Donnez-moi 45 pour cent.

— Je regrette infiniment de ne pouvoir le faire. Madame. Mais je ne puis vous donner ni 40, ni même 35 pour cent. Le tiers du produit, mais pas plus.