Vers les cinq heures de l’après-midi son mari arriva avec ses chevaux. Il ne s’attendait pas à trouver une pareille visite. Après s’être assuré que sa femme n’avait d’autre mal que la peur, il dit aux sauvages qu’il allait maintenant partir pour aller camper ailleurs. “Non, lui dirent-ils, tu ne partiras que lorsque cinq de nos gens seront de retour du fort où nous les avons envoyés; s’il leur arrive quelque mal de la part de ces gens, vous répondrez pour eux.”
Il était impossible de leur échapper. M. Lajimonière leur dit que sa femme était fatiguée et malade; qu’elle avait besoin d’être seule, et que le lendemain ils pourraient revenir avec eux. Les sauvages consentirent à le laisser aller passer la nuit avec sa femme et ses enfants à quelques milles plus loin, auprès d’une touffe de bois. On était au mois de juin, temps où les jours sont dans leur plus grande longueur et où les nuits sont resplendissantes de clarté.
M. Lajimonière et sa femme se dirigèrent vers l’endroit où ils avaient dit aux sauvages qu’ils camperaient. Ils s’y arrêtèrent en effet quelques instants pour prendre de la nourriture; mais dès qu’ils crurent que les Indiens reposaient et qu’ils pouvaient partir sans être vus par eux, ils montèrent à cheval et prirent la route du fort. Ils savaient que, le lendemain, les sauvages, mécontents d’avoir été joués, se mettraient à leur poursuite. Ils marchèrent donc toute la nuit, et tout le jour suivant, sans presque s’arrêter. Ils craignaient, à chaque instant, de voir les sauvages acharnés à leur poursuite.
Enfin, après cinq jours de marche, ils arrivèrent sur les bords de la Saskatchewan, en face du fort des Prairies. Ils appelèrent quelqu’un du fort pour venir les aider à traverser la rivière. Il était temps, car, à peine touchaient-ils l’autre rive, qu’ils aperçurent au loin les Sarcis qui les poursuivaient. Les Canadiens Belgrade, Chalifou et Paquin étaient arrivés au fort; leurs femmes avaient déjà été massacrées avec leurs enfants dans un camp des Sarcis, comme on l’a dit plus haut.
M. Lajimonière et sa femme entrèrent dans le fort pour se mettre en sûreté. Les sauvages traversèrent la rivière et vinrent se présenter à la porte du fort pour demander les Canadiens. Le bourgeois et tous ceux qui étaient réunis au poste tachèrent de les calmer, mais ce ne fut qu’à force de présents qu’ils réussirent à se débarrasser d’eux sans effusion de sang.
Mme Lajimonière ne retourna pas à la prairie le reste de l’été.
Ce genre de vie était plein de dangers et n’était guère profitable. Elle aurait bien voulu voir son mari se fixer auprès d’un fort et cesser cette vie d’aventures. Sa famille augmentait, il devenait de plus en plus difficile de voyager ainsi sans s’exposer à de graves inconvénients; cependant il n’était guère facile de parler du projet de s’établir d’une manière permanente dans un endroit comme celui-là. Elle se résigna donc encore à attendre avec patience.
Au printemps de 1810, elle fit un troisième voyage à la prairie. Ce fut pendant ce voyage que vint au monde son troisième enfant. Elle avait surnommé le second Laprairie parce qu’il était né au milieu d’une immense prairie; elle donna à son troisième enfant, qui était une fille, le surnom de Cyprès parce qu’elle vint au monde à la montagne Cyprès. Son second enfant avait alors deux ans. A l’âge de six mois, il avait failli être volé par une Pied-Noir; il paraît que tous les sauvages jetaient sur lui des regards d’envie, car pendant l’été de 1810 une bande de sauvages fit de nouvelles tentatives pour l’avoir. Cette fois ils n’essayèrent pas de le voler, mais ils proposèrent de l’échanger contre des chevaux.
Un jour que Mme Lajimonière était avec son mari sous sa tente, des Assiniboines arrivèrent auprès d’eux avec des chevaux, et le chef descendit pour parler à Mme Lajimonière. Elle ne comprenait pas le sauvage; mais le chef, pour lui faire entendre qu’il désirait avoir son enfant âgé de deux ans, prit la corde qui attachait le plus beau de ses chevaux, et, la passant autour de la main de Mme Lajimonière, lui fait signe qu’il le lui donnait en échange de son second enfant. Comme on peut bien le penser, Mme Lajimonière le repoussa et lui fit signe que jamais elle ne consentirait à un tel marché. Le sauvage croyant qu’elle ne se contentait pas d’un cheval, lui en amena un second, puis lui passa encore la corde autour de la main comme la première fois. Elle dit à son mari: “Répète lui donc que je ne vends pas mon enfant et qu’il m’arrachera le cœur avant que je ne consente à me séparer de lui.”
—“Eh bien! dit le sauvage, prends les chevaux et un de mes enfants.”—“Non, dit-elle, jamais tu ne me feras consentir à ce marché;” puis prenant son enfant dans ses bras elle se mit à pleurer.