Le sauvage, paraît-il, fut touché de ses larmes, car il cessa d’insister davantage. Il continua sa route avec ses gens et ses chevaux.

Cette aventure fut sa dernière dans la Saskatchewan. Vers la fin de l’été, elle arriva au fort des Prairies pour y passer l’hiver, et, au printemps de 1811, son mari consentit à reprendre le chemin de la rivière Rouge, où des épreuves d’un autre genre l’attendaient.


II

Au printemps de 1811, M. Lajimonière ne retourna pas à la prairie. Il avait appris que Lord Selkirk voulait fonder un établissement sur les bords de la rivière Rouge, et que les premiers colons, pour former le noyau de cette colonie, partaient d’Europe ce printemps là même. Il monta sur son canot et prit la route du lac Winnipeg. Mme Lajimonière ne pleura pas en quittant le fort des Prairies. En revenant à la rivière Rouge elle se rapprochait de 400 lieues du Canada, et il lui semblait qu’elle retournait dans un pays civilisé. D’ailleurs, le temps n’était pas éloigné où ce pays allait recevoir les bienfaits de la vraie civilisation, car les missionnaires ne devaient pas tarder à y pénétrer.

Le dessein de M. Lajimonière était de se fixer d’une manière permanente dans la colonie dès que celle-ci offrirait des moyens de subsistance à ses habitants.

Il n’arriva que fort tard dans l’été à l’endroit où s’élève aujourd’hui Winnipeg: mais il ne s’arrêta que peu de temps à ce poste. Les colons partis d’Écosse ne purent se rendre à la rivière Rouge cette année là. Le vaisseau qui les portait étant arrivé trop tard à York, les familles furent obligées de passer l’hiver sur les bords de la baie d’Hudson. Ils ne partirent de là qu’au mois de juin 1812: et après avoir supporté bien des misères, et des fatigues excessives, qui causèrent la mort de plusieurs d’entr’eux, ils arrivèrent enfin à la rivière Rouge au commencement de septembre.

M. Lajimonière alla passer l’hiver de 1811 à 1812 au poste de Pembina où il avait hiverné avec sa femme en 1807. Sa famille, pendant son voyage à la Saskatchewan, s’était accrue de deux enfants. L’ainée, nommée Reine, parce qu’elle avait été ondoyée le jour des Rois, était née à Pembina, en 1807; les deux autres, un garçon et une fille, étaient nés dans les prairies, J.-Bte vers le milieu du mois d’août 1808, et Josette, dans le cours de l’été 1810.

Mme Lajimonière eut un quatrième enfant à Pembina pendant l’hiver de 1811 à 1812; il fut nommé Benjamin. Celui-ci n’eut pas comme J.-Bte un berceau entouré d’aventures; il ne fut ni volé ni marchandé; on laissa sa mère tranquille. Cet hivernement n’eut rien de remarquable. M. Lajimonière n’était là qu’en attendant l’arrivée des colons, et son intention était de repartir bientôt pour le fort Douglas. Dès que la rivière fut libre, au printemps de 1812, il descendit avec sa femme jusqu’au fort Gibraltar à l’embouchure de l’Assiniboine. De là il remonta le cours de cette rivière l’espace d’une douzaine de milles et s’arrêta un peu plus haut que l’endroit appelé aujourd’hui la paroisse Saint-Charles.

Mme Lajimonière jusqu’à ce moment n’avait pas mené, comme on l’a vu, une vie bien agréable: mais, au moins, pendant l’hiver, elle avait demeuré dans les forts de la Compagnie, et là, elle ne se trouvait pas complètement isolée. Pendant trois ans, de 1812 à 1815, elle sera seule avec ses enfants, logée dans une petite hutte, à douze milles de toute habitation.