M. Lajimonière se construisit une petite maison en bois brut, sans planchers ni fenêtres, et s’installa dans ce château avec sa famille.
Pour vivre alors à la rivière Rouge il fallait chasser: la vie et la mort étaient au bout du fusil. M. Lajimonière avait à nourrir et vêtir sa femme et quatre enfants. Il continua, sur l’Assiniboine, le genre de vie de la Saskatchewan; seulement, il laissait sa femme à la maison avec ses enfants. Ses absences duraient quelquefois des mois entiers. Alors, Mme Lajimonière n’avait pour toute distraction, dans sa solitude, que le soin de sa famille dans une maison à peine assez large pour elle.
Dans l’automne de 1815, M. Lajimonière annonça qu’il allait s’absenter pour plus longtemps que de coutume.
Mais avant de parler de son absence, et des misères que sa femme eut à supporter durant ce temps, disons un mot des événements qui avaient lieu alors, à la rivière Rouge, entre les compagnies de traite.
La grande Compagnie du Nord-Ouest, fondée en 1784, par une société de marchands de Montréal, avait toujours été, depuis sa fondation, l’antagoniste de la société de la Baie d’Hudson. Elles se faisaient concurrence pour le commerce des pelleteries jusque dans le fond du Nord.
Partout où l’une des deux compagnies bâtissait un fort, l’autre se hâtait d’en élever un à côté, et c’était à qui débiterait le plus de pelleteries. Vers les années 1806 et 1807, les parts de la Compagnie de la Baie d’Hudson avaient énormément baissé et la Compagnie du Nord-Ouest était alors à l’apogée de sa gloire. Ce fut à cette époque qu’un seigneur écossais, Thomas Douglas, Lord Selkirk, vint à Montréal et prit connaissance de l’état de commerce de ces compagnies. Il retourna en Angleterre, acheta la moitié des parts de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui étaient tombées au-dessous de 60, après avoir été à 250 pour cent.
Le capital des actions de la Compagnie de la Baie d’Hudson était de cent mille louis sterling. Lord Selkirk acheta des actions jusqu’au montant de quarante mille louis. On peut juger de l’influence qu’il exerça sur la Compagnie.
Encouragé par ces premières spéculations, il forma le dessein de s’assurer, pour la Compagnie de la Baie d’Hudson, le monopole exclusif de la traite dans tous les territoires du Nord-Ouest. Il savait, d’après les explications qu’il avait reçues à Montréal, qu’une compagnie qui n’aurait personne pour lui faire concurrence, réaliserait, par la traite des pelleteries, une fortune colossale.
Il acheta donc des actionnaires de la Compagnie de la Baie d’Hudson une grande étendue de terrain sur les bords de la rivière Rouge, et annonça en Europe qu’il allait fonder une colonie.
Le but de Lord Selkirk en fondant une colonie à la rivière Rouge, n’était pas simplement de former un établissement agricole, mais était aussi de s’assurer de la part des nouveaux colons un secours contre la Compagnie du Nord-Ouest, dont il voulait ruiner le commerce. Lord Selkirk prétendait que la Compagnie de la Baie d’Hudson, en vertu de la charte que lui avait octroyée Charles II en 1670, avait le droit exclusif de pêche et de chasse, non seulement sur les bords de la Baie d’Hudson, mais encore sur tout le Nord-Ouest, jusqu’aux Montagnes Rocheuses à l’ouest, et jusqu’à la mer glaciale au Nord.