Il fut assez heureux pour arriver à Montréal sans tomber entre les mains des agents de la Compagnie du Nord-Ouest, et pour remettre à Lord Selkirk lui-même les lettres dont il était porteur. Il n’eut pas la même chance dans son retour. Peut-être que n’ayant plus de papiers importants sur lui il était moins sur ses gardes; aussi, en passant au fort William, il fut fait prisonnier, et demeura dans ce poste jusqu’à l’arrivée du régiment des Meurons que Lord Selkirk fit monter à la rivière Rouge pour reprendre le fort Douglas, dans l’automne de 1816.

Les forts qui avaient été capturés par les employés de la Baie-d’Hudson étaient le fort Gibraltar, à l’embouchure de l’Assiniboine, et le fort Pembina situé aux frontières américaines. Les choses s’étaient ainsi passées:

Le 17 mars au soir, les hommes du fort Douglas, sous la conduite de M. Colin Robertson, s’emparèrent par surprise du fort Gibraltar, bâti par la Compagnie du Nord-Ouest à l’embouchure de l’Assiniboine. Le fort fut pillé et démantelé et le bourgeois ainsi que les commis transportés au fort Douglas. Quelques jours après, les mêmes employés de la Baie-d’Hudson surprenaient un autre fort de la Compagnie du Nord-Ouest à Pembina, et lui faisaient subir le même sort qu’au fort Gibraltar. Une troisième tentative fut faite pour se saisir du fort Qu’appelle, mais elle échoua. La guerre, comme on le voit, était ouvertement déclarée; la Compagnie de la Baie d’Hudson était décidée à écraser sa rivale et à la chasser à main armée.

La Compagnie du Nord-Ouest recevait, chaque printemps, tous ses approvisionnements de marchandises pour la traite, par les canots qui venaient de Montréal. Elle faisait remonter ces provisions jusqu’à l’embouchure de l’Assiniboine, au fort Gibraltar, qui était un grand dépôt, et de là elle approvisionnait les postes échelonnés sur l’Assiniboine.

Le but principal de la Compagnie de la Baie-d’Hudson en s’emparant du fort Gibraltar était de briser les moyens de communication entre les canots venant de Montréal, et les hommes de la Compagnie du Nord-Ouest qui venaient du fort Qu’appelle pour les rencontrer.

Après la prise de leurs forts par la Baie d’Hudson, les gens du Nord-Ouest comprirent qu’ils avaient besoin de descendre en nombre au printemps, s’ils voulaient forcer le passage pour rencontrer avantageusement les voyageurs du fort William. C’est ce qu’ils firent. Ils n’avaient pas l’intention de combattre, mais seulement de s’ouvrir un passage si on voulait le leur disputer. Ils devaient, d’ailleurs, agir ainsi par un principe d’humanité, car en n’allant pas à la rencontre de leurs gens pour leur porter des provisions de bouche, ils les exposaient à mourir de faim.

Les employés du fort Douglas se tenaient jour et nuit sur le qui-vive, car ils s’attendaient à voir arriver du fort Qu’appelle une troupe de Métis armés. Deux sauvages étaient venus donner la nouvelle au gouverneur Semple que la Compagnie du Nord-Ouest avait rassemblé tous ceux qu’elle avait pu réunir, pour venir reprendre ses forts.

Mme Lajimonière, qui était au fort Douglas avec ses enfants, n’était pas sans inquiétude. Elle savait qu’elle pouvait courir de graves dangers si le fort était attaqué par les gens du Nord-Ouest.

Le 19 juin, vers quatre heures de l’après-midi, une sentinelle du fort Douglas vint avertir le gouverneur Semple qu’une troupe de gens à cheval passait en vue du fort, mais à une distance respectueuse. Cette bande de cavaliers ne paraissait pas être animée d’intentions hostiles, car elle avait déjà dépassé le fort Douglas et se dirigeait vers le bas de la rivière. Alors le gouverneur comprit que leur but était d’aller rejoindre les canots au bas de la rivière pour leur porter des provisions. C’était ce que le gouverneur Semple voulait empêcher.

Il donna donc immédiatement l’ordre à tous ses gens armés de sortir du fort pour aller couper le passage aux Métis et pour leur faire rebrousser chemin. Quand les Métis virent approcher les gens du gouverneur, ils lui envoyèrent un des leurs pour lui demander ce qu’il voulait d’eux en les poursuivant ainsi. Alors, soit imprudence soit malice, un coup de fusil fut tiré et faillit blesser le métis envoyé en députation. Ce fut le signal de la mêlée. Les cavaliers métis, accoutumés à tirer à cheval dans leurs chasses au buffle, s’élancèrent sur leurs ennemis et en moins de quelques minutes en tuèrent vingt et un. Le gouverneur Semple tomba un des premiers.