La nouvelle de ce désastre arriva au fort presque aussitôt. On crut que les Métis allaient l’attaquer immédiatement et massacrer tous ceux qui y étaient renfermés. Un sauvage du nom de Pigouis, ami de Mme Lajimonière, vint la trouver le soir même et lui dit: “Tiens, la Française, pas plus tard que demain les Métis vont prendre le fort; il faut que je te sauve avec tes enfants. Tu vas sortir d’ici ce soir, et venir habiter dans ma loge qui est de l’autre côté de la rivière.” Mme Lajimonière, tout effrayée, se hâta de prendre ses habits et ses enfants; puis aidée du sauvage et de sa femme, elle descendit au bord de la rivière pour monter en canot.

La frayeur l’avait tellement énervée qu’en posant le pied dans l’embarcation, elle s’évanouit, fit chavirer le canot et tomba dans la rivière avec ses enfants. Heureusement trois ou quatre Indiennes qui étaient là l’aidèrent à se sauver et la déposèrent dans le canot. Elle traversa la rivière et vint se loger avec la famille de Pigouis.

Le lendemain, les gens du Nord-Ouest prirent le fort, mais personne ne perdit la vie. Les prisonniers et un certain nombre de colons furent embarqués sur des canots et envoyés à York, dans le Haut-Canada.

Mme Lajimonière passa l’été dans la loge avec les sauvages, mangeant comme eux ce qu’elle pouvait se procurer à la pêche.

Tant que dura l’été, elle n’eut pas trop à souffrir du logement: elle était déjà faite à la vie sous la tente; mais quand les premiers froids d’automne se firent sentir, elle songea à abandonner la loge de Pigouis pour se mettre un peu plus chaudement.

Il y avait sur la côte est de la rivière Rouge, en face du fort Gibraltar, une hutte en bois bâtie par un vieux Canadien du nom de Bellehumeur. Ce n’était pas un château, mais c’était plus chaud qu’une tente. La maison n’était pas alors occupée: les locataires étaient rares à cette époque. Mme Lajimonière s’empara de cette demeure pour y passer l’hiver avec sa famille. Elle en prit possession au mois d’octobre. Il y avait déjà un an que son mari était absent et qu’elle n’en avait plus eu de nouvelles. Elle pensait qu’il avait péri le long de la route, qu’il avait été massacré par quelque sauvage, ou qu’il était tombé épuisé de faim et de fatigue.

Ce fut pour elle un automne triste et sombre. La scène du 19 juin avait jeté l’épouvante dans le pays; on s’attendait à de terribles représailles. Tout le monde souffrait d’un pareil état de choses, on ne savait trop quel serait le dénouement de ces luttes. Que de fois Mme Lajimonière, assise dans sa misérable cabane pendant les longues soirées d’automne, dut verser des larmes en pensant à sa situation! Si son mari ne revenait plus quels moyens de subsistance lui restait-il? La plupart des colons abandonnaient la rivière Rouge pour retourner au Canada. Pour se consoler dans ses ennuis elle n’avait que la prière; et c’était à ce moyen qu’elle recourait.

Vers la fête de Noël, trois mois après son entrée dans la hutte de Bellehumeur, quelle ne fut pas sa surprise de voir arriver, un soir, un voyageur qu’elle reconnut pour son mari. Pour un moment, elle oublia ses misères et ses épreuves. M. Lajimonière arrivait sain et sauf après quatorze mois d’absence. Il raconta à sa femme, jour par jour, l’odyssée de son long voyage: son emprisonnement au fort William et sa délivrance à l’arrivée du régiment des Meurons, qui ne devait pas tarder à arriver à la rivière Rouge pour reprendre le fort de la colonie occupé par les agents du Nord-Ouest.

Le régiment des Meurons, sous la conduite du capitaine d’Orsonnens, n’arriva cependant qu’au mois de février, guidé par des Indiens. La route qu’il avait suivie était celle du lac Rouge. Ils atteignirent la rivière Rouge au-dessus de Pembina. De là, ils dirigèrent leur marche un peu à l’ouest de la rivière et vinrent camper sur l’Assiniboine, vers l’endroit où est l’église Saint James, à six milles de l’embouchure. Ils s’arrêtèrent un peu de temps dans cet endroit afin de préparer des échelles pour escalader les palissades du fort Douglas. Ils attendirent un moment favorable pour l’attaquer. Cette occasion ne tarda pas à se présenter.

A la faveur d’une tempête de neige, ils s’approchèrent du fort sans être vus. Les sentinelles n’eurent pas le temps de donner l’éveil. En quelques instants tous les soldats étaient à l’intérieur du fort et faisaient prisonniers ceux qui s’y trouvaient.