Kehlmark savait qu'il portait un coup terrible à sa compagne, mais lui-même était excédé; l'arme dont il la frappait, il la retournait dans sa propre blessure; il avait passé, faut-il croire, par de telles tortures, qu'il se trouvait dans la situation du damné, avide de faire partager son supplice.

— Ah, reprit-il, tu veux me séparer de cet enfant! Tant pis pour toi! Tu vas voir comme je me détacherai de lui. Et pour commencer, voici ma réponse à tes sommations. Désormais, Guidon ne me quittera plus. Il logera au château…

— Prenez garde… Je souffre tellement que je pourrais vous faire du mal sans le vouloir. Il y a des moments où je me sens devenir folle, où je ne réponds plus de moi!

— Et moi donc! ricana le Dykgrave. Je suis à bout de patience. Tu l'as voulu, tu m'as forcé d'en venir à ces extrémités. Je t'épargnais, je me bornais à souffrir seul; pour ne pas t'affliger, je te cachais ma plaie, mon secret. Malheureuse Blandine, je te ménageais, persuadé que toi-même tu te refuserais à me comprendre et que tu me renierais… Tu as voulu savoir, tu sauras tout. Sois tranquille, je ne te cèlerai plus rien. Vois, je ne te prie même plus de partir. Désormais, inutile de me moucharder. Ta jalousie ne te trompait point: c'est bien d'amour, d'amour le plus absolu que j'aime le petit Guidon… Je l'adore.

Elle jeta un cri d'horreur. L'amante et la chrétienne étaient atteintes également.

— Oh Henry pitié! tu mens, tu n'as pu te dégrader…

— Me dégrader! Je m'enorgueillis au contraire.

Il y eut entre eux des scènes de plus en plus violentes. Blandine cédait, se soumettait, partagée entre une épouvante et une compassion infinies, qui réunies devenaient une des formes les plus corrosives de l'amour.

À présent, Guidon dormait au château. Blandine l'évitait, mais elle se montrait parfois à Kehlmark, et telle était l'expression de son visage qu'à sa vue le comte éclatait en objurgations:

— Prenez garde, Blandine! lui disait-il un autre jour, vous jouez un jeu dangereux. Sans vous aimer d'amour, je vous avais voué une sorte de culte fondé sur une profonde reconnaissance. Je vous vénérais comme je n'ai plus vénéré de femme depuis mon aïeule.