Mais je finirai par vous exécrer. En vous plaçant toujours comme un obstacle en travers de mes postulations, vous me deviendrez aussi odieuse qu'un bourreau qui s'aviserait de vouloir me priver de sommeil et de nourriture! Ah, vous faites là de jolie et bien charitable besogne, la sainte, l'honnête, l'angélique femme!

Avec tes mines et tes muets reproches, ta figure d'une Notre-Dame des sept Douleurs, si je meurs fou tu pourras te vanter d'avoir été la principale éteigneuse de mon intelligence…

Voilà près d'un an que tu m'espionnes, que tu me contraries, que tu m'obsèdes et que tu me brûles le coeur à petit feu, sous prétexte de m'aimer…

— Pourquoi m'avez-vous séduite? lui demanda-t-elle.

— Te séduire? Tu n'étais pas vierge! eut-il la méchanceté de lui répondre.

— Fi, monsieur! En me parlant ainsi, vous êtes plus brutal que le pauvre hère qui abusa de moi. Vous êtes plus coupable que lui, car vous m'avez possédée sans joie et sans bonté!

— Oh pourquoi?

— Je voulais me changer, me vaincre, avoir raison de mes répugnances invétérées… Tu es même la seule femme que j'aie possédée; la seule qui ait presque parlé à ma chair.

VII

À la suite de ces scènes, Kehlmark s'irritait souvent contre lui- même. «Jamais on ne m'aimera de coeur comme cette femme» se disait-il en se raisonnant. Et il se rappelait leur première intimité chez l'aïeule. Toujours il avait été son oracle, son dieu. Elle le servait auprès de la douairière, palliait ses fredaines, lui obtenait l'argent dont il avait besoin. Où rencontrer fidélité et dévouement pareils? N'allait-elle point à présent jusqu'à tolérer sa passion pour le jeune Govaertz?