Puis, au plus fort de ses bonnes dispositions, se produisait un revirement. Sur un mot, sur une intonation de voix, sur un regard, sur ce qu'il croyait lire de sévère et de scandalisé dans la physionomie de Blandine, il se reprenait à douter d'elle, même à la détester, ne voyant dans son dévouement qu'une curiosité inquisitoriale et malsaine, qu'un raffinement de vengeance et de mépris. Elle s'ingéniait, s'imaginait-il, à le confondre, à l'accabler par son abnégation. Cet ange ne lui représentait qu'une tortionnaire subtile.
Et à la première occasion, le malheureux se répandait contre elle en invectives de plus en plus atroces.
À cette période, la beauté de Blandine reflétait l'évangélisme surhumain de ses sentiments; cette beauté confinait même à la majesté de la mort. Mais un repos, un apaisement bien autrement absolu que celui du tombeau allait se faire en son coeur.
Harcelée par Landrillon, elle avait fini par se donner à lui. Elle avait offert sa pauvre chair en holocauste pour sauver l'âme de celui qu'elle croyait sacrilège et criminel; chrétienne, sans doute pria-t-elle pour lui afin de l'arracher à la damnation, s'éleva-t-elle de tout son coeur vers l'ingrat au moment même où elle s'immolait entre les bras de l'odieux «chanteur».
Le sacrifice se renouvela après chaque exigence du drôle. Blandine respirait. Landrillon n'entreprendrait rien contre la réputation du comte. Elle comptait aussi sur un miracle. Kehlmark reviendrait de son erreur. Le ciel exaucerait le voeu de la sainte.
Des semaines s'écoulèrent. «Voilà longtemps que nous prenons du plaisir, ma fille, dit Landrillon, mais il ne s'agit pas seulement de la bagatelle; il nous faut songer aux affaires sérieuses. Et pour commencer, nous allons nous marier.
— Bah! Est-ce bien nécessaire? fit-elle avec un rire forcé.
— Cette question! Si c'est nécessaire? Te voilà ma maîtresse et tu refuserais d'être ma femme!
— À quoi bon, puisque tu m'as eue…
— Comment, à quoi bon? Je tiens à devenir ton époux. Ah çà, qu'espères-tu encore en restant ici?