Il ne répondit pas, demeura immobile; ses yeux bruns qui la regardaient exprimaient à présent une douceur, une tendresse ineffables. Tout son visage se rassérénait, la bouche souriait et comme, de son côté, elle l'interrogeait des yeux, il fit le geste de lui jeter les bras autour du cou. Elle recula, épouvantée, d'instinct.
Ce rustre avait-il deviné ce que, messaline spéculative, la grande dame croyait avoir si bien caché? S'était-elle trahie au point de donner à ce rude paysan l'audace de se déclarer?
Oui, elle n'en pouvait plus douter, il l'appelait avec la désinvolture de l'homme du peuple sûr de sa conquête. Le charme, l'aimant de ces franches avances étaient tels que l'anomalie n'en frappa la comtesse que bien longtemps après et que, vaincue et subjuguée, elle oublia sa haute position, l'état du blessé, l'endroit où elle se trouvait et les événements de la journée. Elle ne voulut plus savoir que ce délice inespéré: non seulement l'homme aimé, le mâle d'élection, le maître désiré se trouvait devant elle; mais, lui, la désirait de son côté.
Comme pour suppléer à l'éloquence de l'attitude, du sourire et du regard, voici qu'au lieu de proférer des menaces et de se démener dans le simulacre d'une tuerie, Sussel se prenait à balbutier, d'un ton plaintif, de ces paroles puériles, presque enfantines, que les amants fortement épris emploient à dessein en se flattant de corriger l'accent trop chaud de leur voix pour ne pas effaroucher la femme convoitée.
Une circonstance eût frappé dès lors la comtesse, si toute sa raison ne l'avait quittée devant cette pantomime, c'est que ce rustaud lui parlait comme à une ancienne amie, comme à une égale.
Il se leva une seconde fois. Elle comprit qu'il venait à elle pour l'emporter. Elle l'attendait et elle se laisserait emmener. O elle avait fait du chemin depuis sa rencontre avec le mousse anglais, au Rit-Dyk!
Mais, il arriva cette chose déroutante: Sussel dépassa la comtesse et, arrêté au milieu de la chambre, parut accoster et saisir par la main une personne invisible. Il ne regardait même plus Clara.
Celle-ci connut en ce moment la plus atroce torture de sa vie. Elle venait de tout abdiquer en une seconde et voilà que son sacrifice était inutile. Ces savoureuses invites et ces mouvements enjôleurs du paysan s'adressaient à un fantôme.... Un fantôme? Certes pour l'instant; mais sans doute une réalité dans le passé, voire une réalité dans l'avenir.
La jalousie revint martyriser la comtesse, qui croyait cependant avoir épuisé toutes les tortures. Clara retombait des altitudes du paradis dans des profondeurs encore insondées de son enfer. Et comme pour la narguer, la brûler à petit feu, le rêve amoureux de Sussel continuait.
La jalousie de la comtesse se doublait d'une ardente curiosité. Maintenant que le blessé ne s'adressait pas à elle, elle aurait du moins voulu savoir le nom de sa rivale. Sa passion s'invétérait.