Alors, aspirant, inhalant dans un dernier effort de ses poumons toute la dévotion qui émanait de ces ensorcelés, pour s'en griser comme d'un vin eucharistique, pour s'en oindre comme d'un chrême efficace entre tous, n'espérant nul viatique plus digne de son paganisme, lui-même sentit s'épancher, avec la vie, tout ce qu'il couvait de désirs et de nostalgies, tout ce qu'il distillait de sèves, et l'essentiel de son être aller vers eux et se consumer dans les flammes de leur perdition.
[LE SUICIDE PAR AMOUR]
A Georges Khnopff.
Il était arrivé à Marcel Gentrix, le dilettante, l'une des très rares fois qu'il eût accepté à dîner,—car il se trouvait mal à la seule idée des présentations, des amabilités de commande et des visages oiseux,—de se rencontrer avec un gentleman anglais nommé sir Lawrence-Frank Whittow.
Le visage nébuleux et énigmatique de cet étranger avait requis son attention au même titre que le piquait tout objet rare, médaille antique ou musique exhumée. Sans deviner la nature de la hantise ou de la possession dont souffrait Frank Whittow, le faux misanthrope devinait en lui un de ces orgueilleux humanitaires, un de ces exceptionnels qui se sont repliés sur eux-mêmes et qui se consument aux passions qu'ils n'ont pu communiquer comme le feu purificateur à une élite de mortels.
Aux yeux du monde extérieur sir Lawrence représentait l'un des trois ou quatre contemporains à qui l'on pût appliquer cette épithète «puits de savoir» et qui eussent été, au moyen-âge, autant de docteurs Faust.
Une série de formidables découvertes dans le domaine des sciences naturelles l'avaient auréolé de gloire et presque de terreur. Il s'attachait à cet homme pâle et fluet, au parler sourd et grave, quelque chose du prestige qui revêtait les sorciers et les thaumaturges, et quelque merveilleuses et même bouleversantes que fussent ses découvertes, les milieux savants attendaient de son génie des conquêtes plus miraculeuses encore. A leur avis leur illustre collègue en savait plus long qu'il ne voulait le dire et le publier.
N'eût-il même pas été nimbé de prestige que sa physionomie eût écarté les familiers et les indiscrets. Agé de trente ans, par moments son visage en accusait dix-huit et d'autres fois cinquante.
Pour définir l'impression que lui avait causée le masque caractéristique du baronnet, Marcel n'avait pas trouvé mieux que de comparer ce masque à un ciel caniculaire pendant une de ces journées de chaos météorologiques où des orages sinistres alternent avec des azurs trop ensoleillés.