Sir Lawrence avait des cheveux très noirs, la barbiche et la moustache peu garnies, des lèvres minces et légèrement sardoniques, mais, remarquables avant tout autre détail de sa physionomie, des yeux extraordinairement bleus, des yeux lucides et impérieux de magnétiseur, avec, par intervalles, ce quelque chose de fuyant et d'oblique que les Napolitains constatent chez les jettatori.
Marcel Gentrix m'affirma souvent, au temps de ses premiers rapports avec le célèbre étranger, que tout le personnage lui semblait éclairé par une lumière intérieure, étrangement lunaire et sidérale, comme des idées qui se mettraient à luire, comme un fluide psychique, se révélant au sens visuel, et Marcel ajoutait qu'à certains jours critiques et émotionnels cette concentration de rayons moraux était telle en sir Lawrence que les objets autour de lui paraissaient s'estomper et s'amortir, se noyer en crépuscule. Pour me servir de la pittoresque expression de mon ami, c'était alors comme si le soleil se couchait en cet homme.
A la surprise de tous sir Lawrence-Frank Whittow honora Marcel de fréquentes visites. On plaisanta même, pour autant qu'on osât plaisanter le savant anglais, l'amitié subite de ces deux taciturnes. D'abord il fut surtout question entre eux des lois et des phénomènes de la physique. Des expériences établies et contrôlées, ils se lancèrent dans les champs de l'hypothèse, des inductions et des probabilités.
Sir Lawrence était, à ce qu'il déclara lui-même à Gentrix, un positiviste mystique, c'est-à-dire qu'il croyait au merveilleux, tout en niant le surnaturel. Rien ne lui paraissait impossible ou irréalisable. Et c'était, prétendait-il, uniquement à cause de notre vie matérielle, niaise, outrageusement vénale et cupide, gaspillée en des intérêts mesquins, que nous avions perdu beaucoup des secrets possédés autrefois par les mages. Si les prodiges ne s'accomplissaient plus, c'était pour nous punir de notre indignité.
Précisément à cause de sa foi en la toute-puissance de l'âme humaine, pourvu que cette âme fût dégagée des ignominies qui l'obscurcissent et l'étouffent, Frank Whittow se montrait impitoyable pour les imposteurs et les charlatans, bien plus redoutables et plus néfastes que les sceptiques et les voltairiens ricanant à propos de tout.
Ceci donnera une idée des convictions audacieuses du savant: il estimait possible la génération spontanée et prédisait qu'un jour la puissance créatrice de l'homme ne connaîtrait point de limites et que nos descendants possèderaient toutes les forces dont les esprits superstitieux enrichissent leur dieu ou leur diable.
Les premiers temps Marcel Gentrix éprouva quelque malaise devant la sécheresse, la logique, la raison rigoureuse et aveuglante de sir Frank. Il comparait son ami à un astronome qui ne serait que mathématicien et pas un tantinet poète.
Malgré les progrès de leur liaison, Marcel s'étonnait aussi de trouver sir Lawrence hermétiquement fermé sur tout ce qui touchait au sentiment, au côté amatif de son individu. Avait-il aimé? Ce n'était pourtant point le travail et les préoccupations du savant qui lui modelaient un masque souvent si volcanique, un masque de lave refroidie ou qui répandaient, à d'autres instants, sur ce même visage la douceur navrante et la radieuse détresse d'un jeune martyr.
Cet homme supérieur par l'intelligence devait être immense aussi par la bonté. Gentrix le devinait singulièrement affectueux, mais chaque fois qu'il tentait d'aborder les sujets passionnels, l'Anglais détournait aussitôt la conversation et accompagnait sa parole nette et incisive d'un regard dépouillé de toute sympathie.
Comme de juste la curiosité de Marcel s'accroissait en raison même de l'impénétrabilité de son compagnon.