La ferme du Boschhof ou «Maison Forestière» était située entre Wortel et Ippenroy.
Pays désolé mais plein de caractère, comme disent les peintres d'aujourd'hui: des bruyères couleur de rouille, des sapins d'un vert noirâtre, des genêts d'or, çà et là un de ces marais glauques et figés, entourés de genévriers, que nos paysans appellent vennes, de rares chênayes, des cultures plus rares, trois ou quatre clochers ayant l'air de se faire des signaux par-dessus des lieues de landes, et presque toujours un grand ciel nuageux, aussi mobile, aussi tourmenté que la plaine est quiète et amortie.
Le contraste s'étend du décor à la population: au noyau des habitants primitifs, gens résignés et laborieux, sont venus s'ajouter, à cause du voisinage de la frontière hollandaise et du Dépôt de mendicité d'Hoogstraeten, quelques rafalés, d'humeur moins chrétienne, vivant de contrebande, de braconnage et de maraude.
Les Overmaat, habitants du Boschhof, de père en fils, fermiers et gardes forestiers des comtes de Thyme, grande famille néerlandaise aujourd'hui éteinte, passaient pour les paysans les plus aisés de la contrée.
Jakkè Overmaat, le dernier garde, était un superbe gaillard de vingt-cinq ans. «Solide comme le chêne, droit comme le sapin, sain comme les bruyères!» dit-on là-bas de ceux de sa trempe. La mort subite de son père et d'un aîné qui devait hériter des fonctions paternelles rappela Jakkè du séminaire de Malines où, comme la plupart des cadets de fermiers flamands, il se préparait à devenir curé. Il rapporta du collège des manières déférentes, et les livres avaient fait lever dans son imagination ce grain de merveilleux qui germe au fond de toute âme campinoise.
L'air réservé, plus grave que son âge, il était une sorte d'oracle pour sa paroisse. Le caractère ecclésiastique qu'il avait failli revêtir ajoutait à son prestige. Les réfractaires même vantaient son humanité et son esprit de justice. S'il tenait à distance les familiers, il ne se connaissait aucun ennemi et pas une mère qui ne l'eût rêvé pour gendre.
Sa vieille mère à lui aurait bien désiré qu'il se mariât, mais le jeune homme un peu farouche ne se pressait pas, sincèrement convaincu de n'être jamais plus heureux qu'auprès d'elle.
Tout alla bien jusqu'au jour où l'appoint des irréguliers s'augmenta d'une pauvresse et de sa fille, exilées d'on ne sait combien de patries et qui obtinrent de la charité du comte de Thyme, la jouissance—puisque cela s'appelle ainsi—d'une masure abandonnée, sur la lisière des bois, de l'autre côté du Boschhof.
Comme leurs pareils, ces étrangères vivaient de rares aumônes, d'un peu de travail et de continuelles rapines. Leurs ressources avouables consistaient dans la récolte des champignons et des faînes et dans la fabrication des paillassons. En outre elles avaient ouvert un débit de liqueurs dans leur taudis et la vieille disait la bonne aventure à sa clientèle de pieds-poudreux et de claque-dents.
La fille était une grande pièce, dégingandée, maigrichonne, les cheveux ébouriffés luisant comme du charbon, l'ovale allongé du masque troué de deux yeux noirs comme l'orage, toute sa personne serpentine travaillée par un brasier intérieur. En somme, une femelle peu engageante pour les terriens honnêtes, friands de blondines potelées et d'humeur placide. Aussi elle ne recruta de galants que parmi les manouvriers de passage, les porte-balles, les forains, les valets infimes ou parmi les braconniers qui l'associaient comme recéleuse ou comme chienne de garde à leurs entreprises. Encore fallait-il qu'elle les provoquât ouvertement, car, aussi décriés qu'ils fussent, ces gueux avaient trop de vergogne pour tirer vanité de leur aubaine.