Au demeurant, la gaillarde avait bon caractère. Comme ceux de sa gent, elle n'en voulait qu'à l'autorité, au garde-champêtre, au gendarme, au juge, aux riches et à leurs salariés, en général à ces heureux qui détiennent la terre et l'argent ou qui traquent, pourchassent et vexent de mille façons les ventres creux et les goussets vides. Mais ceux-là, elle les haïssait pour toute la chrétienté et il n'est pas de méchant tour qu'elle n'eût voulu leur jouer. Les villageois l'avaient appelée Hiep-Hioup! à cause de ses interjections favorites qu'elle accompagnait d'un entrechat et d'un claquement des doigts, et bientôt elle ne fut plus connue que sous ce sobriquet.
Cette paroissienne devait avoir fatalement maille à partir avec Jakkè Overmaat. La sorte de respect et de sympathie que le garde inspirait jusque-là aux plus incorrigibles vauriens irritait particulièrement la mâtine. Elle n'admettait pas qu'on isolât cette casquette galonnée de la légion des tourmenteurs du pauvre monde.
Un jour elle était en train, la cognée au poing, de faire subir aux bouleaux du domaine confié à la surveillance du garde, un émondage de sa façon, lorsque le fils Overmaat arriva de ce côté. Au lieu de fuir, elle rassembla, de l'air le plus insouciant, une abondante provision de ramée. Il la tança sans colère, l'engageant à venir demander plutôt à la ferme les bûches dont elle aurait besoin. La noiraude le regarda dans le blanc des yeux, et lorsqu'il eut fini de bredouiller sa semonce, elle lui rit au nez d'un rire aigre comme un trille de fifre, puis tourna les talons et s'enfuit en sautant et en brandissant la cognée: «Hiep-Hioup!»
Ce rire strident causa au garde un embarras et un malaise qu'il n'avait jamais éprouvés. Le reste du jour, il l'entendit grincer à son oreille. Pour la première fois de sa vie il fut mécontent de lui-même et se trouva inférieur à son poste.
Sa mauvaise humeur durait encore, lorsque, quelque temps après, à l'aube, il trouva Hiep-Hioup accroupie dans les taillis, occupée à dénicher des œufs de faisan. Il bénit presque cette occasion de se réconcilier avec lui-même; sur un ton qui n'admettait pas de réplique, il lui ordonna de vider le contenu de ses poches et de remettre les œufs dans le nid. Comme elle n'en faisait rien, il lui prit le bras et le serra assez fortement. Elle cria comme une taupe mordue par un chien, laissa choir les œufs qu'elle cachait dans son tablier, les écrabouilla sous son sabot, puis, se dégageant de sa poigne, elle détala à toutes jambes, non sans lui jeter son: «Hiep-Hioup!» le plus moqueur.
Jakkè la vit s'éloigner, ahuri, sans se résoudre à la conduire chez le garde-champêtre. C'est à peine s'il marmonna une menace de procès-verbal. Son beau zèle et son désir de revanche étaient loin et il demeurait tout camus, plus démonté que la première fois, par cette physionomie troublante et ce je ne sais quoi d'effronté et d'agressif qu'il n'avait jamais connu à une femme. Et ces yeux de braise, et cette voix grêle et rauque lui causèrent des insomnies.
Encouragée par les deux premiers avantages remportés dans sa campagne contre le garde des comtes de Thyme, la mauvaise engeance chercha maintenant à se trouver sur son chemin. Elle ne se mettait plus en frais de ruses pour lui cacher ses délits. Elle rôdait de préférence aux alentours du Boschhof et opérait pour ainsi dire à la barbe de Jakkè.
Lui, au contraire, n'avait-pas encore recouvré sa sérénité et son calme, et le résultat piteux de ses démêlés avec la maraudeuse, loin de l'engager à affronter une nouvelle affaire, lui faisait craindre de se mesurer une troisième fois avec elle.
Il l'évitait ou détournait la tête et les regards à son passage. Il leur arrivait cependant de tomber nez à nez, et Jakkè avait alors une mine si étrange, un tel air de matou échaudé à la fois penaud et rancunier, il répondait si piteusement au bonjour impertinent de la dessalée, que s'il n'avait pas eu la réputation de ne jamais lever le coude, on l'aurait cru sous l'influence du genièvre.
—Suis-je bête! se dit à la fin Hiep-Hioup. Mais c'est qu'il m'aime, le nigaud!