Et cette découverte la plongea dans une terrible bonne humeur. Les gagne-deniers à qui elle en fit part crurent qu'elle plaisantait, mais cela ne les empêcha pas de trouver l'invention exquise et de la corner à tout venant.

Un dimanche, à l'heure de la première messe, Jakkè avisa Hiep-Hioup en train de chasser le lapin au furet dans les labours avoisinant le Boschhof.

Avertie de l'approche du garde, l'incorrigible braconnière avait sifflé la bestiole lancée au fond du terrier et l'ayant saisie et logée, sans trop se hâter, sous son corsage, elle attendait, de pied ferme, le trouble-fête.

Jakkè commença par insinuer rapidement le poing entre l'étoffe et la chair, dénicha le furet et lui tordit le cou. Puis, après avoir rejeté loin de lui l'animal et secoué ses doigts sanglants cruellement mordus par la victime, il se mit en devoir de conduire Hiep-Hioup chez le garde-champêtre de Wortel. Cette exécution avait fait l'affaire d'une seconde. Hiep-Hioup n'en pouvait croire ses yeux. Pour sûr on lui avait changé son complaisant Overmaat. Ce fut bien pis lorsqu'elle fut revenue de la stupéfaction causée par ces procédés expéditifs et qu'elle essaya de ses grimaces habituelles. Menaces, défis, cabrioles, cris de rage, regards de basilic ne parvinrent pas à intimider le justicier. Il fallut qu'elle emboîtât le pas. En route il lui fit de la morale sur un ton très calme qui mit le comble au dépit de sa capture.

L'instinct de la braconnière la servait mal; il lui eût suffi, en ce moment encore, d'un mot de douceur pour amollir la résolution du garde, pour qu'il la relâchât de nouveau.

Car elle avait deviné plus juste l'autre fois: Jakkè aimait Hiep-Hioup.

L'honnête garçon, d'humeur un peu apathique, que n'impressionnaient pas les yeux bleus si caressants des paroissiennes de sa condition, avait été retourné jusque dans les moelles par les simagrées de cette créature. Mais la chose était si anormale, si odieuse, qu'il n'osait se l'avouer à lui-même et qu'il se fût tué plutôt que de la confesser. Seulement, depuis quelque temps, lorsque sa mère vaguement inquiète insistait pour qu'il prît femme, il répondait à ses propos avec une brusquerie et un air rogue qu'il n'avait jamais montrés autrefois. De là aussi, des luttes, des remords, et l'énergie inattendue dont, voulant réagir à toute force, il venait de faire preuve.

Mais il se trouva que l'aventure qui devait affranchir le gars des enchantements de Hiep-Hioup tourna à sa confusion et le perdit à jamais.

Procès-verbal ayant été dressé, la picoreuse citée devant le juge de paix et Jakkè appelé en témoignage, celui-ci, revenant sur ses premières déclarations, tenta de blanchir la coupable. Il se contredisait à tel point dans ses deux dépositions, qu'il faillit se compromettre lui-même et que le juge eut envie de le mettre en cause. Ceux d'Ippenroy et de Wortel, accourus pour assister aux débats, constatèrent que le garde avait eu plutôt l'air d'un accusé que d'un plaignant.

Affligée d'un casier judiciaire très fourni, où les récidives ne se comptaient plus, Hiep-Hioup fut condamnée au maximum, c'est-à-dire à quinze jours d'internement au Dépôt d'Hoogstraeten, en dépit des rétractations de son accusateur.