C'était au sortir de Hamme, près du pont, tandis que nous étions affalés sur un banc à la porte de l'auberge.

De la bière? Ah je buvais bien autre chose.

La Durme, à marée basse, argentée par le soleil; tellement argentée que la vase même paraissait lumineuse et métallique. En aval un chaland croustilleusement peinturé d'ocre et de bleu, virait lentement sur lui-même comme pâmé, en attendant le retour du flot. Plus bas encore vers l'horizon, une petite voile brune. Et tout le long du chemin de halage, sur la digue, des aulnes un peu contrefaits mais si paternels! Quels talus herbeux, quelle perspective de prairies, traversées de rideaux d'arbres, au frais gazon nouveau, dorées de fleurs ou fleuries d'or comme les prés des tableaux mystiques où vient brouter l'agneau pascal.

La chaussée bordée d'arbres est bien propice et ombreuse à souhait, mais quand le temps viendra de gagner Tamise, longer la méandreuse rivière sera plus charmant encore, longer la rivière en écoutant tout à l'heure le trio pastoral de l'alouette, du loriot et du coucou, ou plutôt en affectant de les écouter, car ce que j'écouterai même lorsque je l'aurai laissé loin derrière moi, à des distances où auront expiré depuis longtemps les accents de ses pauvres poumons, ce sera l'accordéon chantant, aux bords de l'onctueuse et indolente rivière, aux bords de la Durme, donnant son chaud sommeil de l'après-midi dominicale....

Car cette halte près du pont, fut le point culminant, la magistrale aventure de la journée.

Tout voyage, toute villégiature, tout exode de notre pauvre être en quête de plaisir ou d'oubli présente une phase capitale, une période de splendeur et de charme absolu, un centre d'émotion vers lequel convergent, accessoires, les autres heures et les autres mouvements de nos pérégrinations. Mais tout l'effort de la vie ne sert-il pas à faire jaillir une pensée et une action fatale? Le plus noble corps s'immortalise en un seul geste, l'âme ne prend qu'une seule fois son essor jusqu'à l'infini et l'amour le plus passionné se résumera en un spasme plus tragique que l'éclair....

Or, le moment mémorable de cette journée,—non, cet instant majeur de ma vie,—se présenta tandis que nous étions assis sur le banc de l'auberge, au bord de la dormante Durme.

Comment t'oublier miséricordieux sourire, rayon d'espoir envoyé à mon cœur brisé, délicieux viatique porté à mon agonie, vision de candeur qui me rendit mon âme!

Cela dura quelques mesures d'une accordéonie aux bords de la paresseuse rivière des Flandres.... Survint un pauvre vieux colporteur de musique, qui, tout baissé, nous demanda la permission de nous tricoter quelques morceaux de son répertoire. Et déjà, rogues, nous lui avions fait signe de passer son chemin, lorsque les yeux de quatre jeunes garçons groupés non loin de nous intercédèrent pour le musicant navré.

Sur un geste qui le rappelait il tira gravement de son fourreau de serge l'accordéon coquettement entretenu, l'instrument barbare mais facile, cher au vagabond et au matelot, au saltimbanque, au poète, aux poudreux pélerins des banlieues dominicales, aux rôdeurs à l'affût dans les terrains vagues, cet instrument qui s'accorde au murmure de l'eau au friselis des feuilles, à la marche des pieds nus, et aussi aux trépignées des sabots à la danse, au choc des verres sous les tonnelles, aux jurons et aux hourvaris dans les guinguettes, et parfois au cliquetis des couteaux.