Le virtuose, aimanté sans doute par l'envie naïve qu'ils avaient de l'entendre, s'installa en face des quatre gamins.

Ceux-ci, attentifs, s'étaient rangés l'un à côté de l'autre, les bras croisés, comme à l'école. Je ne sais quel arrêt dans l'espièglerie et dans la turbulence de ces petiots, à l'âge des premiers communiants, ajouta d'emblée une saveur au charme de cette fruste musique. La ferveur avec laquelle ils l'écoutaient, me rendit précieuse et touchante, au point de régler les battements de mon cœur à ses notes saccadées, cette misérable cantilène brutalement rythmée, hoquetante, que tordaient et secouaient les doigts osseux de cet artiste de grand chemin!

Était-ce l'expression ravie des quatre jeunes visages rapprochés en une béatitude commune, qui prêtait cette intense vertu à une romance de bouis-bouis et l'égalait aux plus sublimes épanchements de Schumann ou de Wagner?

A cause de la marée basse la Durme argentée coulait à rebours, l'Escaut capricieux refoulait le tribut de son humble affluent. On aurait dit que le soleil taquin la caressait à rebrousse flots et ces flots me semblaient faits des larmes, des chaudes et naïves larmes de cette musique fondante aux ardeurs du midi, mais plus encore attendrie, lubrifiée, aux yeux extatiques et sans mensonge de ces quatre petits paysans.

L'un de ces garçonnets, le plus grand, celui que les autres entouraient d'un respect mystérieux et magnétique, me parut concentrer la beauté et la signification de ce pieux moment dominical. Il souriait vaguement, et un peu pensif, d'un si mutin sourire que je n'aurai plus jamais après cela le courage de blasphémer la vie et la création. Ce sourire me fait croire aux anges. Qui remercier pour la prière et le baume que m'a transmis le simple pli de ces lèvres d'adolescent!

Il s'était endimanché ce petit paysan, vêtu de noir, en manches de chemise, le col pris dans un carcan empesé, mais il était si dégagé, si souple, si gentil dans son costume pascal, son premier costume de petit homme, sa longue culotte de drap noir qui bridait ses formes harmonieuses, et son gilet coupé comme celui d'un grand!

A un moment son visage fin et empli d'intelligence émue se tourna vers nous, vers moi du moins, comme s'il voulait surprendre aussi sur mon visage le charme bizarre opéré par cette musique de consolation.

O mon bien aimé petit, que je ne vis que quelques minutes et que je ne reverrai jamais plus, n'avais-tu pas plutôt deviné que ces accords me parvenaient sur la caresse de ton haleine, de ton regard azuré, sur l'émanation de ta chaude et printanière présence!

Cher enfant, désormais ma hantise et mon obsession, c'est toi qui imprégnais cette musique primitive de ton adolescence sur le point de s'épanouir, de l'équivoque de ton âge, de la mélancolie de l'enfance que tourmente la puberté, de l'irritation navrante et chatouilleuse de la sève en travail et c'était aussi en cette musique comme en toi, mon doux garçonnet, la troublante rêverie, le repos un peu triste de cette après-midi dominicale, les demi-confidences, les effusions latentes des premiers jours de mai, au bord de la paisible et voluptueuse rivière flamande!

Au bord de la Durme j'ouïs cette ineffable musique, je respirai ce pur dictame qui avait passé par l'âme ingénue de cet enfant, je le respirai comme un éphémère parfum des framboises après une pluie d'orage, quelques minutes seulement—aux bords de la Durme! Que les jours me dureront ailleurs! Que n'ai-je pu m'endormir pour de bon, bercé par cette musique, enivré par ce parfum d'enfant vierge, confondu dans sa nostalgie de baisers et de caresses, m'endormir, moins durement, aux bords de la Durme!