J'évoque le mignon garçonnet aux grands yeux d'horizon vespéral, au front de poète, aux cheveux un peu ébouriffés avec ce pli qu'y font les doigts câlins de la mère....
J'avais le cœur plein de crépuscule et sa vibrante beauté, son ferment de jeunesse, la diane que battaient ses prunelles, me fit oublier tant de funèbres couchers de soleil et de poignants couvre-feu sonnés aux bivacs passionnels!
Doux enfant, peut-être ta destinée sera-t-elle vulgaire, ta vie affairée et matérielle, une lutte sordide pour le gain et le lucre, âpre et rageuse comme la marche que nous venions de fournir avant l'étape de Hamme, au plein soleil, par des campagnes déboisées! Que deviendras-tu mon adorable petit brunet? Un rustre superstitieux et madré, un fétichiste doublé d'un fourbe, un bétail de plus dans la masse des brutes de la glèbe? Qu'importe. Je t'absous d'avance. Si cela t'arrive, tu ne seras pas responsable de cette déchéance; un autre aura pris ta place ou ton cœur, tu joueras le rôle d'un autre. Une heure tu te surpassas, tu t'érigeas au-dessus de tes semblables. Sois béni, en attendant, pour cette heure de grâce parfaite, cette heure où tu réalisas ton mystérieux idéal, où ton essence sublimée m'éblouit l'âme comme une transfiguration; où tu te révélas sous les espèces de ce qu'il y a de plus suave et de plus séduisant dans la vie, ou tu auras vécu pour l'enchantement de mes derniers regards, pour être mon salut dès ce monde, pour m'administrer la dernière grâce.
Car, quoi qu'on dise, la vie est longue, trop longue de la vieillesse et même de la maturité, et peu de minutes valent un souvenir et un regret? Tu me fis pardonner à tant de méprises et de déceptions et grâce à toi, je crois, j'espère, j'aime encore. Tu resteras quoi que tu deviennes, le moment de plénière harmonie que je goûtai avec la nature, aux bords de la Durme. Que me font celles ou ceux que tu aimeras, ou que tu croiras aimer; celles qui te trahiront, les initiateurs et les corrupteurs qui t'apprendront ce que représente l'amour en la plupart des êtres! Tu es meilleur à présent que tous ceux que tu affectionneras, que tous, entends-tu! O je te le jure.
Douleur, douleur, douleur! J'ai bien pleuré ce soir, j'ai pu pleurer enfin, et endormir, en songeant à la Durme, les douleurs longtemps endurées. Ma fierté boudeuse a été vaincue par ta conciliante beauté, mon cher innocent. Tu m'as désarmé par les soupirs de ton âme musicale qui haletait fraternellement aux grossières ébauches de cette musique de pauvre. Toute mon amertume s'en est allée au cours de l'eau, fondue sous la caresse de tes yeux, fondue avec du soleil, toute ma rancœur est tombée dans les flots de la Durme et je ne parlerai plus jamais de trahison et d'infidélité.... Ta douce image a pris la place de la dernière apparence, du leurre affectif auquel je m'étais laissé prendre. C'en est fait, je mourrai sans grimace en ayant l'air de sourire à mes chimères cruelles, car c'est ton charme rédempteur que je me représenterai en ce moment du départ, au moment de m'endormir....
O doux enfant, aux cheveux châtains, aux grands yeux éthérés, aux lèvres rouges buveuses de mélodies, sans que tu t'en doutes j'ai goûté ton plus doux baiser, une seconde tu t'es exhalé en moi, tu fus la note suprême de cette accordéonie....
J'arroserai ton souvenir de mes plus intimes larmes, tu parfumeras mon arrière-vie comme une goutte d'une essence très subtile composée de la plus vivace floraison des âmes d'enfants, les âmes des petiots un peu songeurs, espiègles sans malice, friands de musique funambulesque, et dont la beauté chante et prie, embaume et console les voyageurs fatigués, les désespoirs, les amours trahies, en une pâmoison du dimanche ensoleillé, là-bas au bord de la Durme.