—Je veux vivre avec toi! répète Gentillie sans se laisser intimider.
—Ah ça, te moquerais-tu de moi? ricana le bourru. Vivre avec Pintloon! Tu n'est pas dégoûtée, la génisse? Pourquoi pas t'offrir tout de suite au diable.... Assez de balivernes! Allons, décampe....
Pour toute réponse elle continue de marcher vers lui.
—Par exemple! s'exclame Kriel. En voilà une qui a du toupet!
Puis, comme elle le rejoint, après l'avoir dévisagée un instant: «Eh bien!» fait l'irrégulier, d'un air perplexe, en se grattant l'oreille, lui, le gaillard qui ne s'étonne de rien, «si c'est là ta diablesse d'envie, et quoique toutes les femmes de la terre ne valent pas le chien que les salauds m'ont tué; approche, et on verra!... Au fait, tu arrives peut-être à propos.... Tu sais marcher à ce que je vois.... On me serre de près; les bonnets à poils se vantent déjà de me tenir! je crève de faim...»
Justement elle avait eu le bon esprit de se munir de son souper de prisonnière et elle lui passe le quignon de pain noir. En le dévorant à belles dents, il poursuivait sans même la remercier:
—Ce n'est pas tout. Je vais manquer à mes engagements.... Veux-tu filer pour Adinkerque?... Demande Zele, dit la Tonne; mande-lui que tu viens de la part de l'Esprot. Il te remettra soixante kilos de Wervicq, avec lesquels tu t'arrangeras pour passer de l'autre côté; d'ailleurs, il t'instruira en conséquence; si j'en réchappe, tu me trouveras chez la Tonne, à ton retour. Pour ta gouverne, les habits verts ont des fusils et leurs chiens des crocs. Salut et bonne chance.
Sans rien dire, Gentillie dévala de la butte.
Lui se dirigea d'un autre côté. Lesté, redevenu indifférent, sceptique, il sifflotait une bourrée.
Six jours se passèrent. Parvenu encore une fois à dépister ses traqueurs, l'Esprot se trouvait dans l'arrière boutique de la Tonne à Adinkerque. Gentillie était en retard, mais l'Esprot ne s'inquiétait que de la provision de tabac. L'aurait-elle volé? se disait le contrebandier.