Et chez l'Esprote se produit ce sentiment bizarre: plus le garçon prend la taille, les habitudes du corps et la physionomie du condamné, plus Gentillie se désintéresse du souvenir de son terrible amant.

Son amour maternel se double d'une tendresse plus exaspérée, moins quiète. Insensiblement Gentillie confond le jeune gars rôdeur de carrefours et batteur de pavé, le voyou précoce et impudent avec le hardi malfaiteur d'autrefois.

Maintenant, lorsque devant elle on fait allusion au prisonnier, la rude travailleuse regarde son interlocuteur d'un air hébété comme si elle ne savait pas ce qu'il veut dire et elle continue sa besogne.

Une pièce administrative tombe chez elle, par la poste, et l'avertit officiellement du décès du contrebandier. Pas plus de larmes qu'à la mort de sa mère. Elle regarde son sacripant de fils, à l'air rogue et effronté, comme pour dire que ce trépas lui est égal à présent.

Dans sa maladive faiblesse pour le gamin, elle ne sait quoi inventer pour le retenir auprès d'elle.

Elle n'a rien à lui refuser, elle se prive, se saigne pour lui, elle travaille nuit et jour, nettoie, «fait des quartiers», ravaude, repasse; tout cela pour qu'il puisse aller boire, fumer dans les bouis-bouis et jouer au bouchon avec les bonneteurs et les jolis efflanqués de sa trempe. Elle le veut aussi propret, bien coiffé et bien chaussé.

Elle entretient leur petit ménage comme un nid d'amoureux; et toute vieille, fourbue, ratatinée, courbatue, sa belle fleur de santé et de femme flétrie par les privations, les brutales aventures et les quotidiennes dégelées, elle redevient coquette, soigne sa mise, se nippe, s'attife, comme s'il s'agissait, pour elle, d'épouser le gros Cierge de Neuvaine.

Et tous ces frais de coquetterie, et toutes ces attentions séduisantes, pour le jeune Esprot. Ah! n'est-ce pas ainsi qu'elle se représentait Pintloon, le contrebandier, durant ses veilles mal conseillères à Lampernisse, dans les ténèbres de sa mansarde!

Lassé par ces chatteries, et ces caresses, et ces baisers importuns, le jeune drôle ne se gêne pas pour la repousser durement; et comme elle insiste, peu à peu lui aussi prend l'habitude de la battre.

La première fois que le vaurien s'oublia à ce point, la pauvre femme se mit à rire: à présent la ressemblance avec le passé devient complète! L'autre Pintloon n'avait-il pas commencé ainsi!