Nous étions quatre à cinq artistes, réunis chez lui par les hasards de la rencontre, qui discutions, rompions des lances, entassions force paradoxes, déraisonnions avec prodigieusement d'esprit.
Le vieux Welaan, indulgent, l'œil vif, la main caressant sa longue barbiche de patriarche, prenait plaisir à ces passes d'armes, lorsque l'un de nous, assez épris d'exotisme, commit l'imprudence de jeter, en l'accolant à une épithète dédaigneuse, le nom d'Henri Conscience parmi notre carnage de réputations usurpées.
Tudieu! il eût fallu voir se redresser notre hôte. C'en était fait de l'étourdi dénigreur, tant d'indignation ardait dans les prunelles grises du poète! Mais son poing ne tomba que sur la table. Il y eut un tintinabulement de verres à bière, et les dernières syllabes d'une de ces formidables malédictions thioises mugirent comme un tonnerre lointain. Un simple éclair de chaleur: la foudre n'éclata pas. Le large front irrité de Welaan reprit sa gravité sereine et un peu mélancolique des horizons septentrionaux. Puis, presque repentant de cette velléité de violence, se rendant compte des égards qu'il devait à l'inexpérience de son juvénile interlocuteur, il l'interpella sur un ton de triste reproche où perçait comme de la compassion:
—Henri Conscience! Ne blasphémez pas ce nom, jeune homme! Vous ignorez l'œuvre de ce génie, de ce bon génie de notre Flandre.
Notre intrépide, mais un peu téméraire ami, ne se tint point pour battu:
—Pardon, mon cher maître. J'ai lu des traductions de ce grand homme. Minces! ses romans! Troubadours et pleurnichards. Beaucoup de bleu et de vert quelconques; pas l'ombre de coloris local. Ni terroir, ni racines. Ses paysages: des boîtes de Nurenberg; ses personnages: d'impersonnels fantoches taillés dans le même buis et au même couteau par les pensionnaires des Centrales; ses amoureux: de radieux béats de keepsakes.
—Ah! les traductions! Voilà les conséquences de la traduction! interrompit Welaan. Tenez, voulez-vous avoir une idée de l'œuvre de Conscience, de l'esprit de l'œuvre?
Ce disant, il alla vers sa bibliothèque et en retira une plaquette aussi usée, aussi jaunie que le paroissien d'une dévote indigente.
Rikke-Tikke-Tak! Voici qui convient. Quelques pages suffiront pour ma démonstration. Je ne verserai pas dans l'erreur—pour rester poli—que je reproche aux traducteurs français de Conscience, en traduisant phrase par phrase et mot par mot la médullaire prose flamande. Non, je transposerai cette nouvelle à votre intention; je vous la raconterai telle que je la sens, je vous la ferai lire entre les lignes à l'aide d'équivalents français.... L'épreuve vous convient-elle?
Tous, sans en excepter le blasphémateur, nous protestâmes de notre curiosité et, à la façon d'un prédicateur s'inspirant d'un texte évangélique, Welaan consulta les premières pages du livre et commença, lentement, presque en psalmodiant: