—Dans un site quiet et amorti de Campine, entre deux villages que le conteur appelle Desschel et Ralleghem, se dresse une ferme qui ne dirait rien au passant non initié. Sous son revêtement de plantes grimpantes, la façade percée de deux fenêtres glauques offre la physionomie d'une aïeule qui sommeille, cligne des yeux, dodeline du chef derrière les dentelles de ses coiffes. La porte-charretière s'ouvre sur l'étable où des vaches luisantes ruminent, dans un clair obscur mordoré; les poules picorent les restes de la pâtée du chien de garde; une perchée de pigeons couronne le toit de glui et, dans l'air vif, le purin s'évapore comme une cassolette.
Le bonnet d'une fille de ferme paraît au-dessus de la haie et bat des ailes comme un grand papillon blanc. La voix rude d'un gars se mêle au cahot d'un attelage qui roule vers la ferme, toujours prêt à s'enliser dans le sable. Êtres et choses font relativement peu de bruit, ne se mouvent que lentement, comme à regret, et la nuit réduit facilement cette activité dérisoire, à un silence absolu....
Immense, la plaine investit la borde solitaire:
C'est d'abord un courtil planté de pommiers avares, puis des pacages bourbeux où s'épanche un avorton de ruisseau escorté de quelques aulnes; alors seulement commencent les garigues, les sablons tachés de genêts d'or, les nappes de bruyères vineuses, le tout trempé dans une atmosphère toujours humide, dans des vapeurs d'opale qui se dégradent à l'infini.
Aux premières années du règne de Napoléon le Grand, de fort grand matin, il y avait toujours dans la chambre principale de la ferme une intéressante jeune fille aux yeux presque trop grands et trop noirs pour un visage si allongé.
Assise dolente, devant son rouet, elle chantonnait un refrain dont le rhythme fougueux et les paroles martiales contrastaient étrangement avec la voix chétive de la fileuse:
Ric-tic Attaque
Ric-tic Atout!
Hauts les bras!
Chauds les fers!
Francs les coups!
Ric-tic! Atout!...
Régulièrement, en descendant à son tour, la fermière gourmandait sa servante, une enfant abandonnée, une orpheline, et non contente d'exploiter son malheur, de l'outrer comme une bête de somme, la mégère s'oubliait jusqu'à la molester.
Il advint que le chien aveugle fut trouvé mort de vieillesse un matin dans sa niche. Du coup, l'avare bazine imputa cette crevaison à la négligence de la pauvre Lena et pour châtier la prétendue coupable, elle imagina de lui faire remplir l'office de la brute:
—Ah! fainéante bourrique! Tu as laissé mourir de faim le pauvre Spits! Eh bien, pour t'apprendre, c'est toi qui le remplaceras et au lieu de t'endormir sur ton rouet, tes pattes feront tourner le moulin à battre le beurre!